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Issa Elohim, Laurent Kloetzer, Éditions Le Bélial’

par 27 avril 2018

Laurent Kloetzer

Laurent Kloetzer

Avec sa collection une Heure-Lumière, les Éditions Le Bélial’ visent à publier des textes courts et percutants, que l’on peut lire d’un seul souffle et relire après avoir enfin respiré. Issa Elohim de Laurent Kloetzer s’inscrit parfaitement dans cette dynamique ; c’est un récit relativement court, plus dense qu’il n’y paraît et porteur de questionnements qui vont au-delà de ce qu’il cherche et parvient à relater. Ce récit propose une personnification du mystère et de l’espoir, sous fond de réification de l’humain.

 

Histoire

L’action du récit d’Issa Elohim prend place dans un futur proche, presque trop, et dans un monde parcouru de multiples brisures : réchauffement climatique accru, montée des actions terroristes et guerres qui font rage ou qui menacent. Ce chaos ambiant et menaçant pousse des millions de personnes à partir en exode vers l’Europe, avant d’être stoppées à ses portes dans un des nombreux camps de réfugiés tunisiens.

C’est dans l’un de ces camps gérés par l’agence européenne Frontex que va se rendre la journaliste indépendante Valentine Ziegler afin d’honorer quelques piges. Sur place, elle prend rapidement conscience qu’elle a peut-être l’occasion de pouvoir observer et interroger un Elohim, un de ces êtres mystérieux que certains disent descendus des étoiles pour aider l’humanité. Les Elohim sont des êtres divinisés, lesquels ont apparemment des capacités mystiques, comme le « swap », lorsqu’ils disparaissent pour réapparaître quelques secondes plus tard.

L’Elohim que Valentine Ziegler rencontre est Issa, un jeune homme retrouvé dans le désert en pleine nuit par trois migrants répondant aux noms de Wissam, Joseph et Mehdi. Leur récit fait état d’un lien presque télépathique entre Issa et eux. Ce dernier les aurait appelés pour qu’ils le trouvent et le ramènent au camp Frontex. D’abord sceptique, elle va se prendre d’affection pour Issa, tombant sous le charme de ses compagnons, ses « frères ».

L’article de presse écrit sur Issa connaît un succès inattendu et éveille la curiosité de Boris Derivaz, un ambassadeur suisse, lequel souhaite rencontrer l’Elohim, en compagnie de Valentine Ziegler. Il se révèle être un proche de la secte Aion, laquelle cherche à s’approprier les Elohim pour les prophétiser. Le premier d’entre eux, Noïm est d’ailleurs devenu une sorte de messie pour leur communauté. Notre journaliste et notre ambassadeur sont en quête de réponse à propos des Elohim, mais également à propos du monde, et leur rencontre n’est que le commencement d’une quête existentielle qui va les pousser dans leurs retranchements.

 

Lecture

La perplexité dans laquelle peut plonger ce récit est dantesque, car il est à la fois trop long et trop court. Trop long pour un simple récit dont l’action est assez restreinte et trop courte pour un roman qui veut poser les bases d’une réflexion sur la situation actuelle du monde et de l’humain. Il ne se passe pas grand-chose, pourtant c’est une lecture dense, trop d’ailleurs. Issa Elohim ne devrait sûrement pas se définir par ce qu’il raconte, ce qu’il décrit, mais plutôt par ce qu’il montre et verbalise à propos de la situation des migrants, mais aussi de notre rapport à autrui et à nous-mêmes.

En tant qu’intrigue, il n’y a pas que des éloges à faire sur ce roman. On notera quelques longueurs concernant certaines descriptions, une action qui peut parfois piétiner ou encore des questionnements qui ne sont pas aussi poussés que nous aurions pu l’espérer. Le récit et sa mise en forme en font par contre une œuvre particulière, laquelle sait capter le lecteur et arrive à le questionner sur certaines de ses positions.

Les Elohim sont pour cela un élément fondateur de ce récit, non seulement pour son intrigue, mais aussi pour sa construction. Ils sont le mystère qui le parcourt et le dynamise, tout comme ils sont l’espoir qui lui manque et qui le revitalise. Nous n’apprenons pratiquement rien sur eux et pourtant chaque lecteur ne manquera pas de se forger une opinion sur ces derniers, ou tout au moins sur Issa. Ce mystère à l’état brut se retrouve approprié par le lecteur qui va se forger une représentation de ce que sont les Elohim, de ce qu’ils peuvent être ou ne pas être. Ce roman invite à l’effort, incitant le lecteur à démêler le vrai du faux face à une lecture biaisée, sans obtenir vraiment de réponses, seulement quelques pistes lancées subtilement par Laurent Kloetzer. À l’inverse, la tentative de ce dernier concernant la résolution du mystère surprend et peut s’avérer quelque peu grossière. D’être mystérieux, Noïm devient un simple objet de culte, ainsi chosifié. En témoignent certains de nos médias à l’encontre des migrants, ces derniers n’étant perçus qu’au travers du prisme de la sainte statistique, objets métamorphosés en simple donnée mathématique au service de quelque débat stérile.

La condition des migrants est l’un des propos majeurs du roman et se voit présentée de manière quasi documentaire par l’entremise du regard journalistique de Valentine Ziegler. En témoigne la répression excessive dont elle est témoin. Le propos porte aussi sur la manière dont nous traitons certains êtres humains, en les rabaissant à de simples objets en transit, les entassant dans un coin, le temps de trouver une solution au problème migratoire.

Le personnage de Valentine Ziegler est un véritable atout : de journaliste aux aspects idéalistes, celle-ci devient une enquêtrice à la recherche de réponses. Après une période de totale adoration envers Issa, elle revient à la réalité et cherche non plus à croire, mais à comprendre ce que sont les Elohim et ce qu’elle a bien pu reprocher à Boris Derivaz. On constate une évolution de son point de vue : de simples descriptions de faits et de leur acception, Valentine commence à les décortiquer et à les mettre en parallèle, jusqu’à parvenir au doute le plus existentiel, celui qui nous fait douter de ce que nous croyons au plus profond de nous. Ce personnage est bien écrit et ne manque jamais de faire avancer l’intrigue et la réflexion, bien qu’on puisse reprocher à son auteur un usage de ce dernier parfois maladroit.

In fine, la plus grande réussite de ce roman est d’élever le doute à son paroxysme. Laurent Kloetzer a su faire émerger le doute, l’entretenir et le laisser en suspens, laissant de la sorte le lecteur face au sien. Ce texte de science-fiction est avant tout un texte qui interroge notre monde avec ses dérives et ses travers, mais il questionne conséquemment l’homme, cet être parfois borné et enclavé dans ses préjugés malsains. Ce doute qui est cultivé devient alors une porte de sortie pour éviter la sclérose intellectuelle. Travail difficile, comme le montre Valentine Ziegler, mais ô combien nécessaire !

Issa Elohim est un roman à lire et à relire, non pour son histoire, non pour ses aspects très bien-pensants, mais pour son travail de « déification » du doute. Peu importe ce que sont ou non les Elohim, ce qui compte c’est de se poser la question de savoir ce qu’ils sont, et ce, malgré l’aspect absolu de la réponse que l’on peut en donner.

 

Sites internet

Sites Éditeur
Issa Elohim Éditions Le Bélial’
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Twitter Le Bélial’

Sites Auteur
Blog Personnel Laurent Kloetzer
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