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Au-delà du gouffre
Romans

Au-delà du gouffre, Peter Watts, Éditions Le Bélial’ & Quarante-Deux

par 25 février 2017
Peter Watts

Peter Watts

Avec Au-delà du gouffre, les éditeurs Le Bélial’ & Quarante-Deux montrent encore une fois leur avidité de textes de science-fiction de qualité. Écrites par Peter Watts, les nouvelles de ce recueil s’inscrivent dans la même veine que celles de Greg Egan ou Ted Chiang, une science-fiction ancrée dans la société tiraillée et inquiète d’aujourd’hui, le regard tourné vers plusieurs futurs possibles à l’optimisme timide. Peter Watts nous narre des histoires radicalement différentes, dans des époques différentes et des lieux différents, mais il ne perd jamais de vue un élément important : l’être humain et sa complexité. Ce recueil se compose de douze des treize nouvelles de Beyond the Rift initialement publié en 2013 aux éditions Tachyon Publications, auxquelles viennent se greffer quatre textes plus récents. Une postface de l’auteur, un essai de Jonathan Crowe ainsi qu’une bibliographie exhaustive parachèvent cette coédition.

 

 

Histoire

Six sections composent ce recueil : cinq se rapportant aux nouvelles proprement dites et une sixième réunissant une postface signée de l’auteur et un essai de Jonathan Crowe. La nouvelle Les Choses ouvre les festivités dans la première section en rendant hommage au film The Thing de John Carpenter, se singularisant avec ce dernier toutefois par son angle narratif, celui même de la Créature. Le Malak est un récit qui traite de l’existence et de l’action d’un drone de combat autonome qui ne manquera pas de valoriser ses actions. La nouvelle Ambassadeur est une plongée dans les confins étouffants et inconnus de l’univers, où nous suivons un humain perdu à bord d’un vaisseau, traqué par celui d’une autre civilisation. Nimbus décrit l’avènement des nuages comme des êtres sentients — doués de sensations — ou vivants, décidant de se venger des dégâts causés par l’humanité et son industrialisation. La section s’achève par Le Second Avènement de Jasmine Fitzgerald, une doctorante en physique quantique qui éventre son compagnon, clamant vouloir le sauver.

La seconde section se compose de trois récits ancrés dans le même lieu : l’Eriophora, un vaisseau spatial où cohabitent humains endormis durant des siècles et le Chimp, une Intelligence Artificielle. L’Île est le premier texte, lequel suit une humaine réveillée pour pallier un problème que l’IA ne peut pas résoudre : la présence d’une créature vivante autour d’une étoile. Une créature qui communique peut-être de manière plus profonde que l’humain qui l’accompagne et qui dit être son « fils ». Dans Éclats, nous suivons Sunday qui s’apprête à embarquer sur l’Eriophora après être née et conditionnée pour cela, mais qui, en proie au doute décide de s’offrir un voyage au cœur d’un soleil. Enfin, la nouvelle Géantes nous expose la situation après l’échec d’une mutinerie contre le Chimp, contexte amenant deux protagonistes à devoir coopérer pour survivre, et ce, malgré la trahison de l’un en faveur de l’IA.

La troisième section a pour thématique la toute-puissance. Le texte Un mot pour les païens expose un monde où l’électromagnétisme est une expression du divin et où la violence est élevée au rang de sacerdoce. Quand l’un des plus fervents Prêteurs apprend qu’il est possédé par le démon, il saisit une dernière chance qui pourrait lui coûter plus que la vie. Dans Chair faite parole, nous suivons un neuroscientifique en quête de l’activité cérébrale la plus pure, pour comprendre et panser une blessure du passé. Le récit Les Yeux de Dieu est une chronique éprouvante mettant en scène une machine capable de détecter chacun de nos désirs et pouvant inhiber ceux-ci temporairement. Suit Hillcrest contre Velikovski, nous introduisant dans le procès traitant de la perte de la foi, de l’effet placebo, de la Vérité, des vérités et de la culpabilité. Rédigée avec Derryl Murphy, Éphémère considère le cas d’un enfant au cerveau reconstitué contenant une intelligence prodigieuse, mais limitée par la matérialité d’un cerveau âgé de quatre ans. Ce n’est que lorsque le corps est éteint que l’esprit peut enfin découvrir toute son étendue et la puissance qui l’accompagne.

La quatrième section, nommée Échopraxie, ne comporte que la nouvelle Le Colonel. Un gradé au galon éponyme enquête sur des ruches, lieux abritant des millions de cerveaux reliés ensemble et qui atteignent une forme d’épiphanie, mais dont l’usage sert aussi les desseins de Maîtres mystérieux. Sa mission sera mise à mal lorsque ce dernier rencontrera la représentante d’une de ces ruches.

La cinquième section, Starfish, regroupe deux nouvelles qui ont toutes deux pour terrain de jeu le fond océanique. Une niche est le récit de deux femmes génétiquement modifiées. Le bénéfice de leur modification leur permet de pouvoir respirer par le torse, facilitant ainsi l’accès aux fonds marins afin de pouvoir superviser au mieux les activités minières. Leur cohabitation sera rendue compliquée lorsque l’une d’entre elles commencera à se sentir de plus en plus inhumaine. Dernier texte, Maison évoque le retour d’une créature humaine hybride se rapprochant d’une station océanique après un périple solitaire de plus de trois mille kilomètres à travers le fond marin.

 

Lecture

Le Bélial’ et Quarante-Deux nous offrent encore une fois un recueil de nouvelles qui marque le lecteur et pousse à la réflexion une fois la lecture achevée. Tel un Greg Egan, Peter Watts prend appui sur ses récits, leur thématique et leur narration pour prendre le lecteur en témoin du possible. Comme il le dit lui-même dans sa postface, les futurs qu’il narre ne sont que les conséquences possibles de ce qui existe aujourd’hui. C’est dans le présent que réside le problème à venir. Ses personnages sont jetés dans une arène cruelle et pessimiste et pourtant ils ne perdent pas espoir : ils se relèvent et luttent. Ce recueil est placé sous l’égide de l’inquiétude : inquiétude face à l’inconnu, face à la technique, mais surtout face à soi-même.

Le recueil tout entier ne manque pas de séduire : point de récit empilant les platitudes ou de nouvelle servant à étoffer artificiellement l’épaisseur de l’ouvrage. Chaque texte soulève son lot d’interrogations, jamais dénuées d’intérêt en ce qu’elles se raccrochent toutes au même prisme : l’être humain, sa psyché et son comportement. Que Peter Watts parle d’un être vivant autour d’une étoile, d’un drone de combat à la pseudo-conscience émergente, de la présence de Dieu dans l’électromagnétisme ou du lien entre l’effet placebo et la foi religieuse, il ne fait que décrire une facette de l’humain. Il questionne directement ou indirectement notre commune humanité et ce qu’elle est ou croit être, ce qu’elle espère ou craint, ce qu’elle désire ou condamne. Cette position entraîne une écriture particulièrement psychédélique au sens premier du terme, Peter Watts donnant une dimension viscérale à ses récits. Ils sont une brillante mise en exergue de certains aspects de notre humanité, d’où une lecture qui peut être éprouvante, voire angoissante.

La construction du recueil en section thématique pousse à la lecture de plusieurs nouvelles d’une seule traite. Seule la première section n’a pas de thématique précise et peut servir d’initiation à l’univers de Peter Watts. Les Choses inaugure magistralement l’ouvrage. Malheureusement, cette nouvelle étant un hommage au long métrage The Thing de Carpenter, sa pleine appréciation réside de facto dans le visionnage de ce dernier. La nouvelle Le Malak est elle aussi excellente, l’une des meilleures nouvelles du recueil, tant par son écriture, son développement que par sa dimension symbolique enrichissante. Il s’agit là d’un texte fort, réfléchi et réflexif, en prise directe avec le présent. Nimbus est une curiosité, un texte qui peut laisser de marbre à la première lecture, mais qui devient plus éloquent après la lecture entière du recueil.

La seconde section est certainement la meilleure du recueil. L’Île frôle le génie par sa narration et son sous-texte là où Éclat et Géantes s’avèrent être tout bonnement de très bons textes. La force de cette section se trouve dans le questionnement autour de la liberté, de l’inconnu de l’univers et de la mise en jeu de la relation humain/intelligence artificielle. Le futur des humains sur l’Eriophora est oppressant : après leur mutinerie ratée contre le Chimp, ces derniers ne vivent que pour leur tâche, en sachant que l’IA qui les accompagne veut se débarrasser d’eux et de leur libre arbitre. Ce qui ressort finalement de cette section est l’idée que la survie est une émotion forte et partagée par toute chose dans l’univers, même parmi les plus extraordinaires.

Après ce zénith vient l’amertume que drague la troisième section dans son sillage. Tant de thèmes abordés, tous sous l’égide de la religion et de la toute-puissance, pour tant de récits en dents de scie. Chair faite parole est une nouvelle d’un intérêt discutable, avec un propos confus par moment et une intrigue bancale, laquelle n’apporte guère de valeur ajoutée au recueil. Un mot pour les païens relègue son trait de génie en la présence de Dieu dans l’électromagnétisme. Ce récit prenant forme autour de la manipulation mentale et de la passion se montre par ailleurs assez convenu. C’est la nouvelle écrite en duo avec Derryl Murphy, Éphémère, qui ressort de cette section comme la lecture la plus plaisante et la plus mémorable, brillamment servie par un sujet maîtrisé et un final détonant.

La nouvelle Le Colonel, représentant la quatrième section à elle seule, est un récit beaucoup trop court, prenant fin abruptement alors que l’on pouvait s’attendre à un déploiement digne des enjeux évoqués dans le récit. Au lieu de cela, elle nous assène plusieurs pages laborieuses et un arrière-goût d’inachevé. Le grand regret de ce recueil.

Ce dernier nous offre toutefois une fin en apothéose avec la cinquième section, où l’auteur prend appui sur ses connaissances scientifiques pour écrire deux textes matures et frappants, dévoilant une science-fiction assombrie. L’humain est ici un sujet d’étude approfondie, où Peter Watts nous invite à sonder la psyché humaine dans toute sa complexité et toute sa splendeur. Incontestablement l’un des moments forts de ce recueil.

Au-delà du gouffre dévoile in fine une somme de nouvelles qu’il convient assurément de lire voire de relire. Malgré quelques rares textes décevants sinon déconcertants, sa lecture s’avère indispensable tant il offre d’émotions et de moments mémorables. À conseiller aux lecteurs séduits par Greg Egan et Ted Chiang ou par la hard science-fiction en général, mais aussi à ceux qui veulent découvrir la science-fiction dans tout ce qu’elle peut offrir comme Sense of Wonder. Incontournable.

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