

Ravage, écrit par René Barjavel et paru en 1943, est un roman d’anticipation dystopique. Il a fêté en 2023 ses quatre-vingts ans et les éditions Denoël se sont emparées de cette date anniversaire pour lui offrir un bel écrin, agrémenté d’une préface signée Abel Quentin. Si Ravage n’a pas reçu de prix littéraire, il est aujourd’hui considéré comme un classique fondateur de la science-fiction française. L’humanité y vit dans une civilisation entièrement dépendante de l’électricité. Un jour, sans explication scientifique précise, l’électricité cesse de fonctionner. En quelques heures, la civilisation s’effondre. L’écriture, directe et imagée, accentue l’effet de stupéfaction. Les scènes de panique collective et d’incendies produisent une impression de sidération durable. Ravage est un roman puissamment marquant et demeure d’une force prophétique remarquable. La radicalité de son propos et son efficacité narrative provoquent une véritable expérience de stupéfaction à la fois littéraire, philosophique et politique. Une expérience qu’il conviendra néanmoins de resituer par rapport à son contexte historique, lequel s’enracine dans une France vichyste prônant le retour à la terre par l’établissement des valeurs de travail, de famille et de ruralité. Derrière la dimension esthétique de ce saisissant tableau eschatologique, se dévoile une allégorie de la chute et de la refondation d’une civilisation plus naturelle et enfin purifiée des scories de toute technologie asservissante.
Infos pratiques
Ravage
René Barjavel
Éditions Denoël
Chronique réalisée par Jean-Yves Guigot
HISTOIRE
L’action se situe à Paris, dans une société futuriste entièrement dominée par la technique, où l’électricité régit tous les aspects de la vie quotidienne : transports, communication, alimentation, production industrielle. Les hommes, devenus dépendants de la machine, ont perdu le sens de l’effort, de la nature et des relations humaines authentiques. Les savoirs pratiques ont presque disparu. Dans les premières pages de Ravage, François Deschamps, le personnage principal, est un jeune étudiant en chimie originaire de la campagne, brillant mais marginal, mal à l’aise dans ce monde dominé par la technique et la compétition intellectuelle. Il se sent à l’écart des autres habitants, car nous le voyons conserver une indépendance d’esprit et une méfiance instinctive envers le progrès technique excessif, ainsi qu’un attachement à la nature. Il tombe amoureux de Blanche Rouget, une jeune femme fragile et superficielle, emblématique de cette civilisation artificielle. Au début de Ravage, Blanche Rouget et Jérôme Seita jouent un rôle essentiel pour illustrer la société technicienne. Blanche, fragile et dépendante du confort moderne, incarne une humanité sans profondeur, incapable d’autonomie. Jérôme, intellectuel citadin et puissant directeur des ondes, représente l’homme moderne spécialisé, mais impuissant sans la machine. Tous deux mettent en valeur, par contraste, les valeurs personnelles de François.
Brusquement, une catastrophe inexpliquée survient : l’électricité cesse partout d’être utilisable. Ce qui semble d’abord anodin se transforme très vite en catastrophe totale. En quelques instants, la société moderne s’effondre. Les machines s’arrêtent, les ascenseurs se bloquent, les hôpitaux deviennent inutilisables, les communications cessent. Paris sombre dans le chaos, la panique et la violence. Incapables de survivre sans la technologie, les habitants font face à une profonde stupéfaction et se révèlent impuissants. François, grâce à sa force et à son sang-froid, parvient à sauver Blanche et quelques compagnons. Il comprend rapidement que la ville est devenue mortelle et décide de fuir vers la campagne, seul espace encore capable d’offrir des ressources naturelles. Commence alors un exode dramatique à travers une France dévastée, marquée par les incendies, les pillages et la mort.
Lecture
En ouvrant le roman Ravage, je pensais me plonger dans un banal roman de science-fiction. Quelle ne fut pas ma surprise quand je réalisai que j’entrai dans un apologue philosophique ! En effet, Barjavel s’y révèle penseur et poète, invitant le lecteur à un approfondissement. Or, si les scènes fascinantes, pures hypotyposes du renversement de la réalité humaine vers son contraire, sidèrent les personnages comme le lecteur, elles sont aussi le point de départ de ce dernier vers l’étonnement purement philosophique. Ravage de René Barjavel fait éprouver une sidération collective : celle d’un monde moderne soudain privé de ce qui le fonde. Ce regard s’attaque à un idéal trompeur, au progrès aveugle, et met en garde contre une civilisation qui, en se coupant de la nature et de l’effort humain, prépare sa propre destruction. Comme l’énonce le remarquable article de Jean-Pierre Andrevon dans sa remarquable anthologie Un siècle de S.F. écrite et dessinée vue de France des années 1920 à nos jours, publiée aux Belles Lettres dans la collection « Encrage — Travaux », « c’est surtout la catastrophe qui le motive […] puisqu’il y décrit […] une civilisation technologique du XXIe siècle — l’action se situe en 2052 — ramenée au Néolithique par la disparition soudaine de l’électricité, qui brutalement met fin au machinisme. Une effroyable décomposition s’ensuit, où la brutalité et la loi du plus fort resurgissent dans les mégalopoles en proie aux flammes et à la famine » (article Barjavel, p. 47-53).
De fait, face à cette apocalypse, les personnages sont, dans le sens le plus existentiel qui soit, frappés par la stupéfaction. Le cœur narratif du roman repose sur un événement radical et inexpliqué : l’arrêt brutal de l’accès à l’électricité. Cela semble d’autant plus incompréhensible au point de voir les plus savants eux-mêmes abasourdis. Le docteur Fauque répond à François qui lui demande si la maladie de Blanche est due à la disparition de l’électricité : « Mais l’électricité n’a pas disparu […]. La matière et l’énergie ne sont qu’un. […] Nous vivons dans un univers que nous croyons immuable parce que nous l’avons toujours vu obéir aux mêmes lois. […] Nous ne sommes rien, mon jeune ami, nous ne savons rien… » Or, l’énigme échappe à ce point à toute conceptualisation qu’elle engendre l’ahurissement dans les esprits. Même chez le docteur Fauque, la tentative d’intelligibilité échoue. Le réel cesse d’obéir aux cadres rationnels. Face à la paralysie des villes, à l’effondrement des infrastructures, les personnages les plus puissants sombrent dans l’effarement. Ils ne sont pas seulement en danger : ils sont hébétés. Le roman multiplie les scènes de foule figée et de regards vides. La catastrophe est d’abord mentale. Jérôme Seita, le puissant directeur de Radio-300, « se sentit saisi par l’angoisse de l’inexplicable. Des choses graves se passaient. Mais lesquelles ? » Ce renversement est si soudain que, lors du lancement de « Régina Vox », alias Blanche Rouget, les scènes auxquelles on assiste relèvent d’un cauchemar au sein de l’immeuble de quatre-vingt-seize étages de Jérôme Seita : « Du haut en bas de l’escalier interminable, c’était, dans le noir total, une avalanche de démence et de terreur. » Sans ascenseur, sans points de repère, tous « cherchèrent l’escalier pour remonter, ne le trouvèrent plus, tournèrent dans la nuit, appelèrent […], marchèrent jusqu’à l’épuisement de leur espoir, s’écroulèrent dans quelques coins de ce labyrinthe de ténèbres, éperdus d’étonnement et d’horreur. » De même, au cœur de l’épidémie de choléra engendrée par la chaleur et l’amoncellement des morts, tous se confrontent à l’innommable : « Les cadavres noircissaient en quelques minutes et pourrissaient activement au soleil torride. Les chiens se les disputaient en râlant. La nuit, les rats leur mangeaient la tête. Les chats en emportaient des morceaux sur les toits. Une puanteur atroce baignait la ville. Sur la rive droite, le mur roulant de flammes et de fumée s’éloignait vers le nord, poussé par le vent. »
Le basculement sur lequel repose le roman pétrifie tout autant les personnages que le lecteur. Avec les scènes de paniques collectives et de comportements absurdes et archaïques, cette situation nous interroge. Certes, comme le rappelait l’article cité plus haut, l’auteur annonce brillamment ce que sera, quelques années après la parution de Ravage, la thématique de la science-fiction : « apocalypse, fin du monde, voyage dans le temps, retour à la barbarie et autres catastrophes imputables à une technologie aliénante ». De fait, le monde de Ravage est présenté comme ultra-techniciste et confortable de même qu’artificiel, déshumanisé et irresponsable. Dès les premières pages, François Deschamps, dans un train hypersophistiqué, exprime l’inconfort à l’égard d’une complète inactivité : « De tempérament actif, il aimait se servir de ses muscles […]. Enfermé dans ce bolide, il s’estimait réduit à un rôle trop ridiculement passif. » Dans le train et l’avion, « il éprouvait la même impression d’abdiquer une partie de sa volonté et de sa force d’homme […] » tout comme « un sentiment désagréable d’impuissance. » Ce qui apparaît ici en filigrane est l’irresponsabilité dans laquelle la technique fait croupir les humains. C’est ce qu’exprimera clairement le personnage principal : « Tout cela, dit-il, est notre faute. Les hommes ont libéré les forces terribles que la nature tenait enfermées avec précaution. Ils ont cru s’en rendre maîtres. Ils ont nommé cela le Progrès. C’est un progrès accéléré vers la mort. Ils emploient pendant quelque temps ces forces pour construire, puis […] ils tournent celle-ci vers la destruction. » Ainsi, la stupéfaction naît du renversement brutal tant ce qui paraissait solide (machines, sciences, villes) devient poussière et que ce qui paraissait dépassé (force physique, nature, solidarité) redevient vital. Lecteurs et personnages font face à la sidération devant l’inversion des évidences et la mise en scène du « ravage ».
« L’eau était extrêmement basse. Les péniches, chalands à moteurs, remorqueurs, barques légères s’étaient échoués. Sur les ponts de ces bâtiments rampaient quelques êtres humains, trop épuisés pour se tenir sur leurs jambes, rescapés de l’enfer et du mal noir, la plupart nus, tous squelettiques, à bout de forces, demi-cadavres dans l’attente de la mort. Quelques-uns étaient étendus près de l’eau, ou dans l’eau même. Certains ne bougeaient plus, endormis ou morts. D’autres se regroupaient autour d’un cadavre, le dépeçaient de la dent et de l’ongle, demandaient un prolongement de vie aux restes de chair de celui que la vie venait de quitter. De ce grouillement que la lune peignait d’une lumière sans relief ne s’élevait pas un cri, pas un mot qui rappelât que ces larves avaient été des hommes, mais un concert bas de grognements, de sons inachevés, chuchotés ; de bruits de bouches qui mâchent et boivent, de clapotis d’eau, et de mains, de cuisses, de ventres nus qui se traînent. Une odeur de vase, de poisson crevé, de charogne et d’excréments montait jusqu’aux narines des cinq compagnons hallucinés, qui n’arrivaient pas à s’arracher à ce spectacle. Ils comparaient leur propre misère à cette horreur. Nus, mais debout, maigres, affamés, las, mais décidés à la lutte, ils étaient loin de cette déchéance atroce. Ils n’avaient pas renoncé. Ils étaient encore des hommes. »
Ravage, René Barjavel, Éditions Denöel, 2025, p. 287.
Vidéos
René Barjavel le prophète des temps modernes (Ravage). Le Doc.
1971 : René Barjavel. Franceinfo INA.
