


L’œuvre anticipative de George Orwell a su avec maestria traverser le temps, notamment au travers des récits d’anticipation politique 1984 (1949) et La Ferme des animaux (Animal Farm, 1945), ô combien prémonitoires. C’est ce dernier sur lequel nos compères Xavier Dorison et Félix Delep ont décidé de jeter leur dévolu, et ce, avec une virtuosité toute aussi manifeste. Dans un château transformé en domaine agricole, le taureau autocrate Silvio fait régner l’ordre par la terreur, soutenu par ses sbires les chiens. Débarque un jour un vieux rat saltimbanque, Azélar le gris, lequel incite la communauté des animaux à entrer en résistance. Doté d’un somptueux graphisme, Le Château des animaux offre au lecteur un scénario d’une belle finesse, dont le réexamen résonne singulièrement avec notre monde actuel. Disponible aux éditions Casterman, et proposé pour cette chronique dans son plus bel écrin (Édition luxe)
Infos pratiques
Le Château des animaux
Xavier Dorison
Éditions Casterman
Chronique réalisée par Franck Brénugat
Révolte contre l’autoritarisme politique
Château transformé en ferme / Société rurale pré-industrielle
Dystopie et Politique-fiction

NOTRE ÉVALUATION
HISTOIRE
Nous sommes au cœur d’une France rurale de l’entre-deux guerres. Dans un château transformé en ferme, siège une basse-cour, débarrassée de toute présence humaine. Nos occupants se voient dès lors contraints de subvenir à leur propre subsistance. Toutefois, le modèle politique en vigueur ne s’appuie sur nulle collaboration, ni entente, mais au contraire sur un régime tyrannique des plus délétères, au sommet duquel règne le maître Silvio, un magistral taureau. Ce dernier, afin d’assoir sa supériorité morale, aidé en cela par un physique forçant le respect, s’est entouré d’une meute de chiens, lesquels jouent à la perfection leur rôle de milice canine prête à tout pour sauvegarder ses intérêts. Les quelques rares récalcitrants au modèle imposé par le maître se voient rapidement effacés de la scène, tantôt au profit d’une exécution publique, tantôt au profit d’une disparition en bonne et due forme… Nos sympathiques prolétaires ne peuvent dès lors que plier l’échine et se montrer corvéables à souhait, seule option raisonnable au regard du diktat imposé par le seigneur des lieux, toujours prompt par ailleurs à vouloir dévoyer les idéaux les plus purs.
Toutefois, notre château reconverti un jour voit la visite d’un singulier personnage, du nom d’Azélar le gris, un vieux rat saltimbanque qui se met en scène d’un village à un autre. À la suite de sa performance théâtrale, laquelle voit notre comédien se moquer des puissants en condamnant leurs forfaits, notre ermite itinérant se voit bien malmené par une milice canine ayant peu goûté au spectacle. Cette dernière le laisse pour mort. Bien mal en point mais toujours vivant, notre comédien trouve refuge auprès de la très élégante chatte noire Miss Bengalore. Celle-ci tend une oreille favorable aux sollicitations d’Azélar, favorable à une résistance passive, seule capable selon lui de mettre un terme à toute oppression. S’organise alors, sous la direction de Miss B., accompagnée en cela par Monsieur César, un chaud lapin un tantinet velléitaire, quelques tentatives de résistance. Si certaines s’avèrent couronnées de succès, d’autres se montrent en revanche lourdement réprimandées. Une résistance passive s’instaure peu à peu et malgré tout, mouvement portant la très champêtre appellation « Les Marguerites ». Toujours aussi courageuse face à une adversité sans remords ni scrupules, Miss B. témoigne par son combat d’un dévouement et sens du sacrifice hors du commun. Mais, cette résistance sera-t-elle suffisamment organisée et solide pour faire face à la force vantée de la petite dictature établie par le tyran Silvio ? Et si décrire les affres de la tyrannie est chose aisée, s’en débarrasser de façon pacifiste l’est déjà beaucoup moins…
Lecture
Librement inspiré du chef d’œuvre romanesque La Ferme des animaux de George Orwell, la vision que donne à voir de ce classique Dorison et Felep se montre en tous points à la hauteur de son modèle, tant sur le plan narratif que visuel. Il est vrai que Xavier Dorison n’est plus à son premier coup d’essai, tant les titres aussi prestigieux que Le Troisième Testament, Prophet,Sanctuaire, W.E.S.T., Long John Silver, Undertaker ou plus récemment Aristophania, 1629 ou Les Gorilles du Général n’ont pas manqué de confirmer tout le bien que l’on pense du travail de l’intéressé. Quant à notre jeune dessinateur Félix Delep, déjà remarqué pour son trait si talentueux, il fait montre d’une maîtrise graphique d’une rare virtuosité pour sa première et véritable incursion dans le monde disputé de la bande dessinée !
Inaugurée en 2019 et achevée six années plus tard, la tétralogie Le Château des animaux offre une lecture revisitée fort séduisante. Nos compères ont su s’emparer d’un monument de la littérature pour le faire résonner avec notre époque moderne. L’histoire se suit avec une belle lisibilité et les enjeux dramatiques se montrent suffisamment élaborés et puissants pour susciter un intérêt constant tout au long des quatre albums. Les tensions ne cessent jamais d’être palpables, favorisées en cela par des ellipses toujours bien senties. La lente et difficile instauration de cette résistance passive, avec ses heurs et ses malheurs, contribue également à cette belle dynamique du récit. Une mise en scène digne d’une tragédie shakespearienne pour ce quasi-huis clos aux découpages et dialogues savamment orchestrés. Concernant les vertus de cette intemporelle fable, inutile de s’appesantir sur la pertinence de ces dernières, à savoir la condamnation appuyée des autoritarismes. Si elles nous rappellent les dangers du populisme — très en vogue ces derniers temps, il est vrai — il conviendrait sûrement de réfléchir par ailleurs sur les conditions ayant justement amené lesdits populismes. Exercice autrement plus périlleux et tabou à bien des égards…
Au regard du travail effectué par Delep sur le scénario de Dorison, force est de constater, sans mentir, que le ramage du premier se rapporte au plumage du second. Les planches dévoilent une délicatesse du trait en tous points remarquables. Les personnages sont d’une expressivité sans faille, magnifiée par les micro-expressions très humaines de nos chers bestiaux. En témoignent ces belles alternances de portrait entre la sublime et cruelle méchanceté d’un Silvio et la tendresse bouleversante d’une Miss B. Un anthropomorphisme digne des meilleures productions de l’âge d’or des studios Walt Disney (années 1930-40). En effet, outre une parfaite lisibilité, on ne pourra que souligner des similitudes concernant ce goût pour les formes arrondies, les postures théâtrales et une expressivité du regard des plus manifestes. La « ligne d’action » dans le jargon des animateurs, procédé technique permettant de rendre compte d’une certaine idée de mouvement des personnages au sein d’une image fixe. Nous ne pouvons par ailleurs que saluer le délicat travail des différents coloristes ayant œuvré sur cette série. Le choix de teintes ocres, bruns, verts, accompagné tantôt de lumières douces et légèrement chaudes, tantôt de couleurs brunes plus marquées, en fonction de tel ou tel protagoniste, participe à une atmosphère des plus convaincantes pour cette fresque orwélienne.
« Publié en 1945, La Ferme des animaux, est l’un des chefs d’œuvre de George Orwell, et l’un des romans majeurs du XXe siècle, peut-être même le roman qui décrit le mieux, au travers d’une fable animaliste — genre d’excellence du récit universel et intemporel —, la tragédie majeure de son époque : le processus de confiscation des idéaux démocratiques par des dictateurs sanguinaires » nous renseigne Dorison dans le préambule du premier tome. Et cette allégorie offerte par nos deux comparses traduit avec une rare élégance la parfaite continuité du roman orwellien. L’incontournable dialectique hégélienne du maître et de l’esclave trouve ici l’une de ses plus belles illustrations. Bel accomplissement !
Collection
Tome 01 — Miss Bengalore — Xavier Dorison et Félix Delep
Tome 02 — Les Marguerites de l’hiver — Xavier Dorison et Félix Delep
Tome 03 — La Nuit des justes — Xavier Dorison et Félix Delep
Tome 04 — Le Sang du roi — Xavier Dorison et Félix Delep
Vidéos
Pourquoi tout le monde doit lire Le Château des animaux. La BDony – Les avis BD.
Bande annonce. Le Château des animaux T1. Casterman BD.








