Jérôme Noirez
Myung et Laleh sont toutes deux sœurs et gardiennes de la baleine-univers de babel. Leurs années se résumant à louer les vertus de leur créatrice la Grande Wisa. Mais un jour, lasse de cette charge un tantinet convenue, Laleh décide d’arpenter le vaste univers, à la recherche d’autres formes de vie, laissant par là même sa sœur esseulée. Et notre exploratrice de se confronter à des enjeux métaphysiques et existentiels qui ne lasseront pas de la surprendre. Tout comme pour nous autres, lecteurs, devant une œuvre métafictionnelle aussi singulière que déroutante où la féerie des mythes le dispute aux étranges soubresauts intérieurs de nos deux comparses. Les Sœurs démentes d’Esi de l’auteure indienne Tashan Mehta s’avère une entreprise tout aussi exigeante que gratifiante. Disponible aux éditions L’Atalante, dans la collection La Dentelle du Cygne.

Infos pratiques

Les Sœurs démentes d’Esi

Mad Sisters of Esi, 2023

Tashan Mehta

Upamanyu Bhattacharyya

Mathilde Montier

L’Atalante

La Dentelle du Cygne

Février 2026

Inédit

480 pages

Grand Format avec rabats

979-10-360-0249-6

© Éditions L’Atalante, 2026
© Tashan Mehta, 2023
Couverture © Upamanyu Bhattacharyya, 2023

24,50 euros

Prix « AutHer Awards 2024 » catégorie meilleur roman/fiction (Inde),
Prix « Subjective Chaos Kind of Awards 2024 » catégorie roman de fantasy (Inde)

Les Sœurs démentes d’Esi

Tashan Mehta

Éditions L’Atalante

Chronique réalisée par Franck Brénugat

NOTRE ÉVALUATION

Histoire
Écriture
Personnages

HISTOIRE

Voilà bien des éons que les sœurs Myung et Laleh honorent leur créatrice la baleine-univers de babel de leur bienveillante et vigilante présence. Si la Grande Wisa, comme elles l’appellent, s’avère bien être leur mère, celle-ci ne s’est pour autant jamais montrée à sa progéniture, demeurant cachée au regard de ses filles. Va naître alors pour Myung ce profond désir de partir à la rencontre de celle-ci afin d’en découvrir la véritable nature et la sienne incidemment, sa sœur préférant continuer de répondre de son engagement auprès de leur mère et de s’abandonner à la beauté immédiate du monde conférée par cette dernière. Voilà donc notre singulière héroïne partie en quête d’aventure, explorant d’autres mondes — d’autant plus fascinants pour qui n’a jamais connu d’autre existence en dehors de ce binôme familial. Son voyage l’amène alors à parcourir la mer noire et à arpenter de multiples et instables horizons. Devenue une aventurière de renom — comme en témoignent ses nombreux et très estimés carnets de voyage —, Myung nous fait la description dans ces derniers d’îles nourrissant moult désirs. « Certaines aiment être belles, d’autres majestueuses. D’aucunes apprécient le trottinement d’un millier d’animaux sur leur dos, d’autres préfèrent la sensation d’une surface craquelée de roches et de ravins. » Là où d’autres îles à l’instar de Gultan verraient les oiseaux vous apporter des fruits et les ours vous faire des câlins.

Mais toujours point de mère-baleine. Point de Grande Wisa. Sa nature même continuait de lui échapper, et ce, malgré les nombreuses années à passer à compulser tout document ou tout récit s’y rattachant. Commence alors à naître le désir de retrouver sa sœur Laleh, demeurée seule quelque part dans cette vastitude cosmique. Mais ce long cheminement vers le retour l’amènera sur des sentes encore jamais empruntées. Un monde où les Kilta, gardiens de la mémoire sont appelés pour certains à se muer en « bâtisseurs de mondes », régénérant de la sorte notre Univers en perpétuelle transmutation, aidés en cela du don de double vue. Une métamorphose qui se déroule lors d’une fête orchestrée tous les cent ans sur l’île d’Esi, où la folie gagne tout à chacun l’espace de quelques jours. Une hubris collective et inexorable mise au service de cette étrange mécanique régénératrice. Une folle parenthèse ouverte une fois par siècle. La conscience s’y efface au bénéfice d’un inconscient archétypal permettant d’entrevoir fugacement un temps « pluriel et immédiat », où les dimensions confondues s’unifient l’espace d’un court instant. Notre Grande Wisa elle-même ressent ce désir informe et impérieux de se renouveler. « Malgré ses pieds crevassés, en sang, elle continue de marcher. Plus elle avance, plus son monde gagne en épaisseur dans son esprit, ne demandant qu’à éclater en pleine réalité. Mais elle ignore comment l’extraire d’elle et lui donner corps. » Se pose dès lors la question de savoir quelle manifestation de l’Univers surgira de ce maelström séculaire aux contours incertains…

Lecture

Inconnue sous nos latitudes, l’Indienne Tashan Mehta s’est fait un nom dans le sous-continent homonyme en recevant en 2023, pour le récit ici chroniqué, sa deuxième parution, les prix « AutHer Awards 2024 » dans la catégorie meilleur roman/fiction et « Subjective Chaos Kind of Awards 2024 » dans la catégorie roman de fantasy. Sur le plan proprement narratif, Les Sœurs démentes d’Esi mêle habilement conte, mythologie, métaphysique et métafiction, pour un résultat à la fois dense et poétique. Cette hybridité narrative ne se laisse toutefois pas d’emblée appréhender. Une lecture attentive s’impose dès lors, mais une fois cet effort engagé, le retour sur investissement s’avère à la hauteur de la mise. Cette dimension du récit se montre en effet suffisamment labyrinthique et hermétique pour égarer quelques lecteurs peu coutumiers de nos territoires. Elle peut surprendre par son entrelacement de récits mythiques, d’archives imaginaires et d’extraits de journaux, sans omettre les paroles des sœurs elles-mêmes. Cette réserve entendue, les autres ne manqueront pas de prendre plaisir à arpenter les sentes tortueuses et merveilleuses de nos deux sœurs démentes. Lesquelles les mèneront à côtoyer les consciences îliennes d’Odja et d’Esi. Et surtout à s’imprégner d’un processus démiurgique pour le moins singulier.

Celui-ci puise son origine dans la folie elle-même, laquelle devient un langage, une manière d’être au monde. « Être fou, c’est être ouvert » donne à lire notre auteure. Explorer les tréfonds de notre inconscient, c’est le dessein de ces « luddites » qui se remémorent par bribes et une fois par siècle ces espaces temporels qui se dévoilent à notre habituel regard. Les mêmes révèlent par cette occasion une autre facette de notre psyché et de notre réalité fragmentées. Un dévoilement qui se pose comme un acte salvateur visant à nous délivrer du temps et à vaincre la terreur de l’histoire. En cela, la geste de nos sœurs épouse volontiers l’analyse de l’historien des religions Mircea Eliade. Pour ce dernier, les hommes, au travers de leurs rituels religieux ne font que participer, sur le mode de la reproduction, à une réalité transcendante et archétypale perdue. À l’instar du « festival de la folie », où toute la communauté, éprise d’une même ivresse cherche à recouvrer en la réactivant cette parole primitive occultée. Et que font nos sœurs Myung et Laleh si ce n’est réitérer par leur geste l’acte démiurgique posé à l’Origine par un dieu ou un héros — ici la Grande Wisa ? Un rite où tous se perdent dans les méandres de leur psyché afin de se réapproprier cet instant primordial pour y réintégrer dans leur temps actuel le temps primordial. Une façon d’échapper au joug du devenir, perçu comme cause de décadence et d’involution. En témoignent les quatre yugas de l’hindouisme — quatre âges différents composant un grand cycle cosmique. Par ce singulier processus, les sœurs démentes façonnent et réactivent les contours de notre Univers par le prisme d’une démiurgie plus immanente que transcendante, répondant en ce sens davantage aux canons de la pensée traditionnelle polythéiste ou animiste que judéo-chrétienne.

Indépendamment de ce prisme d’ordre métaphysique, Tashan Mehta nous conduit aussi par l’entremise de ces sœurs démentes à explorer nos propres états mentaux, et notamment ceux évoluant à la marge de toute normalité. Le long isolement subi de nos deux sœurs montre ainsi toutes les limites de la pensée solipsiste — cette insularité de la conscience visant à considérer qu’il ne saurait exister d’autres réalités en dehors de la pensée elle-même. Le monde exigu et néanmoins infini de la baleine-univers ne saurait survivre à son propre isolement. Ce n’est que dans le rapport aux autres consciences de soi que la conscience de soi ne peut véritablement exister. Une intersubjectivité impérieuse à l’essence de tout être. Tel est l’apprentissage phénoménologique que fera Myung au travers de cette quête de soi et de l’Autre. Une pluralité des consciences et une perpétuelle confrontation à ces dernières qui rapprochent le récit de son auteure à une lecture plus hégélienne que cartésienne. L’expérience de l’Autre ne peut en effet se faire que dans ce sentiment originaire de coexistence, et non par une simple déduction de l’existence d’autrui à partir de soi. Ainsi, si Myung et Laleh sont bien séparées par le doute, elles n’ont de cesse d’exister que comme unité insécable, renforcée qui plus est par le regard aimant de l’une à l’autre.

Fascinante plongée au cœur d’un récit hybride convoquant autant les notions de mémoire collective que celles d’identité, Les Sœurs démentes d’Esi s’avère une aventure tout aussi exigeante qu’enthousiasmante. La beauté confondante de l’illustration de couverture signée Upamanyu Bhattacharyya ne venant par ailleurs qu’appuyer cette agréable évidence. Nous connaissons les éditions l’Atalante pour leur propension à nous faire découvrir des auteurs au profil des plus variés. Nous ne pouvons ici que nous réjouir de les voir poursuivre avec autant de réussite ce parcours exploratoire avec la mise à notre disposition de l’auteure Tashan Mehta, dont il conviendra assurément de surveiller les prochaines parutions. Au travers de cette singulière épopée cosmogonique, nous entrapercevons par ailleurs et très incidemment un fébrile extrait de toute la richesse et la complexité de la pensée indienne. Une pensée gratifiante, laquelle nous enjoint à recevoir avec bienveillance cette autre manière de questionner l’imaginaire, où le langage de la raison le dispute à ceux de la mythologie et de la poésie.

« Attendre. Observer. Bouger aussi lentement que possible. Ne pas bouger du tout. Les îles n’aiment pas qu’on les foule. Elles veulent savoir ce qui vous amène. Le rythme humain leur est dissonant : vous marchez trop vite, parlez trop fort, mourez trop subitement. C’est agaçant. Les îles aiment que le changement suive une courbe fluide, l’ondulation liquide d’une douce vague. Pour sympathiser avec une île, restez immobile. Si vous devez vous déplacer, marchez comme sur un papillon. Ossifiez-vous pour vous intégrer à elle. Montre-lui que vous êtes capables d’adapter votre tempo, quand bien même cela vous rapprocherait de la mort. »

Les Sœurs démentes d’Esi, Tashan Mehta, Éditions L’Atalante, 2026, p. 102.

Vidéos

Rencontre avec Tashan Mehta. librairie le nuage vert.

Tashan Mehta and Lavanya Lakshminarayan. iihchannel.

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