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Agent Double – Au service surnaturel de Sa Majesté 2, Daniel O’Malley, Éditions Super 8

par 18 février 2018

Daniel O'Malley

Daniel O’Malley

Sept ans après avoir sorti son délicieux The Rook – Au service surnaturel de Sa Majesté, l’Australien Daniel O’Malley est revenu cet été avec un second volet : Agent Double – Au service surnaturel de Sa Majesté 2, paru aux éditions Super 8. Bien que la Tour Myfanwy Thomas, agent secret aux pouvoirs aussi surnaturels qu’horrifiants, veille sur ce nouvel opus, O’Malley nous offre une nouvelle gamme de personnages aux dons impressionnants, naturels ou non, nous replongeant avec délice dans ce monde mystérieux où les monstres ne sont pas toujours ceux que l’on croit et où la nuance entre le bien et le mal ne tient parfois qu’aux règles établies. Les personnages n’auront qu’une mission : préserver la paix entre deux mondes que tout oppose et qui s’exècrent depuis des siècles, et ce, en restant en vie de préférence.

 

À lire :  Au service surnaturel de Sa Majesté

 

Agent Double
Histoire

Dans le précédent opus, O’Malley nous faisait découvrir le monde à la fois fantastique et épouvantable du surnaturel par le biais de la Checquy, une organisation secrète composée majoritairement de personnes dotées de pouvoirs extraordinaires et chargées de protéger l’Empire britannique de toute attaque ou tout danger d’ordre surnaturel. Amnésique, la Tour Myfanwy Thomas avait eu la surprise de se trouver face à face avec un homme nu dans son bureau. L’homme nu s’était alors vu offrir un peignoir et un entretien qui allait préparer les aventures de ce présent ouvrage.

Il y a de cela quelques siècles — six pour être précis —, une étrange confrérie d’alchimistes du nom de Wetenschappelijk Broederschap Van Natuurkundigen, dirigée par Ernst Van Suchtlen et son cousin Gerd comte de Leeuwen avait vu le jour dans ce que nous connaissons comme la Belgique actuelle. Tournés vers la recherche scientifique, les chercheurs de la Broederschap, devenus experts en biologie et en biotechnologie, avaient fait faire à la science des progrès tels qu’ils feraient passer nos spécialistes contemporains pour des bouchers moyenâgeux. Suite à quelques manigances politiques au dix-septième siècle, la confrérie fut recrutée pour mettre ses connaissances au service de la guerre et une armée spécialement conçue par les alchimistes fut envoyée de manière expérimentale afin d’envahir l’Angleterre. L’armée de soldats biologiquement améliorés, surpuissants, greffés d’armes et d’implants défensifs comme offensifs n’aurait dû faire qu’une bouchée des habitants de l’île de Wight, mais une surprise les y attendait. Des êtres aux pouvoirs surnaturels s’étaient dressés contre ces trésors de la science et la lutte avait été terrible. Les ancêtres de la Checquy, quoique désordonnés, avaient fini par l’emporter au prix de nombreuses vies et avaient traqué tous les membres de la Broederschap sur le continent, tuant les chercheurs, détruisant toutes leurs recherches.

Durant les siècles qui suivirent, les membres de la Checquy n’oublièrent jamais le massacre d’innocents civils et d’enfants aux pouvoirs surnaturels qui étaient partis combattre ces abominations. La tradition orale perpétua l’histoire de ces combats atroces lors desquels des monstres sanguinaires avaient tué et torturé d’innocents Anglais. Les enfants normaux ont leurs croquemitaines, les enfants surnaturels — que quelques frissons ne sauraient ébranler — ont les greffeurs. Contre toute attente, une poignée de chercheurs de la Broederschap avait survécu et, sous l’égide de l’immortel Ernst, avait reconstruit secrètement la confrérie. Les nouveaux membres avaient quant à eux grandi dans une paranoïa constante , celle d’être découverts par ces monstres, les Gruwels, aberrations de la nature qui avait tenté de les détruire et n’avait échoué que de justesse.

L’homme nu dans le bureau de Myfanwy Thomas n’était autre qu’Ernst Van Suchtlen, fondateur de la confrérie. La Tour Thomas, ayant été sevrée de la peur irrationnelle des membres de la Checquy par son amnésie, avait dans le précédent ouvrage accepté de traiter avec lui et d’entamer des discussions pour une paix saine et durable entre les deux camps. Cela dit, comme on pouvait logiquement s’y attendre, les pourparlers restent tendus entre les Belges et les Anglais. Alors que la Tour Thomas déploie tous ses talents afin de favoriser le processus de paix, une ombre pèse sur les discussions.

Parmi les membres de la délégation officielle des membres de la Broderschap, Odette Leleifield, descendante directe de Ernst Van Suchtlen semble être un véritable aimant à catastrophes. Touchée de près par un drame ayant frappé ses amis et portant le poids des responsabilités malgré son jeune âge, la jeune Odette jongle entre sa haine naturelle de la Checquy et son désir de voir les pourparlers réussir. Après avoir manqué de se faire tuer ou estropier à plusieurs reprises, la scientifique se voit attribuer un garde du corps de la Checquy, le pion Felicity Clements, soldate dans l’âme peu habituée à jouer les baby-sitters et capable à tout moment de la sauver comme de la tuer. Les deux femmes devront néanmoins s’entendre et mettre de côté leur haine l’une de l’autre afin de venir à bout d’évènements surnaturels et d’attentats visant à faire renaître la guerre entre les deux organisations.

 

Lecture

Comment expliquer notre peur des monstres ? Pour réponse à cette question, il faut d’abord savoir ce que l’on entend par monstre. Généralement, dans l’imaginaire collectif, il s’agit d’une créature surnaturelle dotée d’attributs physiques à l’esthétique plus que dérangeante, effrayante et faisant ressurgir des angoisses ancestrales. Les monstres sont généralement connus pour leurs comportements agressifs, cruels et vicieux. Le monstre est celui que l’on montre du doigt parce qu’il est différent, parce qu’il sort de la norme et donc de cette quiétude propre au monde connu.

Dans Agent Double, O’Malley nous offre en ce sens une belle réflexion sur le sujet. Membres de la Checquy et membres de la Broederschap se considèrent mutuellement comme des monstres et n’ont pas foncièrement tort, avouons-le, nous qui sommes tout ce qu’il y a de plus normaux ! D’un côté, des créatures rendues difformes ou possédant des pouvoirs surnaturels qui leur ont été donnés par mère Nature. Si leurs différences leur sont attribuées de naissance, que peuvent-ils bien y faire ? Est-on monstrueux parce que l’on naît avec le corps coupé en deux, la capacité de se promener dans la tête des gens ou des yeux bleus plutôt que verts ? La logique serait de dire que si les membres de la Checquy sont nés ainsi, c’est que la nature les voulait ainsi et qu’aucune monstruosité ne saurait donc intrinsèquement les qualifier, sinon par le fait qu’ils s’éloignent de la norme. Mais alors, quelle différence entre ces derniers et les monstres qu’ils combattent ? La piste de réflexion offerte par O’Malley, en la personne de Lionel John Dover, serait le self-control et cette piste semble la plus appropriée même si elle possède ses défauts dans sa cuirasse. Le monstre se laisserait donc dominer par ce qui l’éloigne de la norme. Un être difforme deviendra un monstre, non pas à cause de ses difformités, mais parce qu’il n’est pas capable de passer outre et d’exister en tant qu’être humain. Un Elephant Man dénué de l’envie d’être reconnu comme être humain et se comportant comme une créature sauvage et non point comme un être sensible. Un être doté de pouvoirs surnaturels deviendra un monstre parce qu’il se laisse contrôler par ses pouvoirs et le flot de sensations et d’émotions que ces derniers lui procurent. Mais alors, que fait-on des personnes dotées de pouvoirs et usant de ces derniers de manière néfaste pour leur propre profit ou pour pimenter leur propre cruauté ? La monstruosité vient-elle d’une déviance par rapport à une norme établie ou bien de l’être qui en fait preuve, indépendamment de sa nature ?

Le lecteur ayant vraisemblablement pris parti pour les membres de la Checquy après avoir suivi les aventures de Myfanwy Thomas dans le premier volet se voit dans ce deuxième opus remettre son jugement en question. Il avait appris à considérer les membres de l’organisation comme des gens normaux dotés de capacités anormales, mais la présence des greffeurs horrifiés, étiquetés comme abominations, vient éclairer notre image de la Checquy d’une lumière toute nouvelle. Après tout, ne parlons-nous pas d’une organisation kidnappant des enfants, quand bien même ces derniers se démarqueraient par leur anormalité ? Si nous pouvions prédire que tel enfant deviendrait le futur Einstein ou le futur Mozart, que serions-nous si nous le kidnappions afin de promouvoir ses conditions de réussite ? Et quel genre d’êtres humains aurions-nous été si nous avions tué tous les Allemands et anéanti toute trace de leur culture après la Seconde Guerre mondiale ?

Mais s’ils permettent de voir la Checquy sous un nouvel angle, les membres de la Broederschap ne sont pas un sujet moins délicat à traiter lorsqu’il est question de monstruosité. Certains se justifient en disant que l’homme est naturellement fait pour utiliser des outils, pour apprendre de nouvelles choses, pour développer des techniques de survie et maximiser son confort. De ce point de vue, les Greffeurs n’ont donc rien de monstrueux. D’ailleurs, le fait qu’ils soient haïs par des générations de membres de la Checquy s’explique par leur barbarie, ayant sauvagement tué leurs ancêtres. Leur besoin vital de rester discrets leur a toujours interdit de se lancer de ce fait dans des carrières de grands criminels sauvages et sanguinaires. Mais que peut bien être une entité ayant subi tellement de greffes d’organes et de modifications physiques au point de perdre une partie de son moi physique originel ? Un humain composé de pièces de rechange ? Un amas de composants organiques ?

« Les Greffeurs étaient des humains normaux. Des humains normaux qui voulaient nous ressembler et s’étaient volontairement transformés en monstres. » Tel est l’avertissement donné aux élèves du Domaine, futurs membres de la Checquy. Mais alors, les Greffeurs sont-ils devenus monstrueux parce qu’ils voulaient ressembler aux membres de la Checquy ou leur ont-ils ressemblé parce qu’ils sont devenus des monstres ? La question de la différence et de la monstruosité est donc bien présente dans ce deuxième volet. Toutefois, aussi passionnante soit-elle, cette interrogation n’est pas la seule mise en exergue ici. En effet, ce qui caractérise la haine que ressentent les différents partis n’est pas dû uniquement à leurs caractéristiques physiques, surnaturelles ou intellectuelles. Ces caractéristiques ne constituent que la base de cette haine. Elles ne sont que la source d’un petit feu sur lequel on est venu régulièrement verser une huile dont nous nous glorifions tous : l’éducation.

L’être humain réagit de manière instinctive lorsqu’il est confronté à des peurs ancestrales. Les serpents, les araignées, les prédateurs étaient pour nos ancêtres lointains des dangers dont il fallait se méfier et se tenir à distance ou détruire. Durant des générations, ces mises en garde ont prévalu. De nos jours, il est rare de se trouver face à ce genre de danger, sauf à habiter certaines contrées. Combien d’entre nous pourtant poussent des cris d’effrois en apercevant une minuscule araignée ô combien inoffensive ? Ou un serpent non venimeux ? Quand bien même ces créatures sont emprisonnées dans des vivariums… Notre instinct a bien enregistré les leçons de nos ancêtres et cet instinct l’emporte encore parfois sur la part rationnelle de notre cerveau. Ces leçons pour qu’elles deviennent instinctives ont besoin d’être perpétuées par des dizaines de générations, mais une fois intégrées, difficile de les oublier ou de se positionner à leur encontre. Tout comme les membres de la Broederschap qui haïssent les Gruwels et tout comme les membres de la Checquy qui haïssent en retour les Greffeurs, nous sommes nous-mêmes amenés à haïr certaines choses du fait de notre éducation. Pourtant, comme les Gruwels peuvent sauver des centaines de vies grâce à leurs pouvoirs tout comme les Greffeurs peuvent sauver des vies grâce à leurs connaissances, se pose la question de savoir si ce qui nous fait si peur s’avère vraiment si néfaste.

En nous plongeant avec humour et intelligence dans ce monde si surprenant qui est supposé être le nôtre, O’Malley ne nous délivre pas simplement un excellent divertissement, il nous offre une source inépuisable de réflexions sur l’éducation, la tolérance et notre nature humaine. Au fil de ces huit cents pages qui se dévorent en un rien de temps, l’auteur nous offre des aventures spectaculaires qui réanimeraient n’importe quelle imagination endormie, en compagnie de personnages attachants aux qualités et défauts bien affirmés. Un livre fantastique dans tous les sens du terme, écrit par un homme qui sait raconter de belles histoires et les rendre passionnantes.

 

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