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Regards

Sword-and-Sorcery et Thriller

par Patrice Carrer26 mai 2015
In revue Parallèles, numéro 6, janvier-mars 1998

 

Patrice Carrer

Patrice Carrer

Né en France en 1953, Patrice Carrer a soutenu un mémoire de maîtrise sur Jack Kerouac et une thèse de doctorat sur Robert Howard et l’heroic fantasy (Docteur en études anglophones, Rouen, 1988). Il est aujourd’hui traducteur de l’américain et directeur éditorial chez 13e Note Éditions. On lui doit notamment deux superbes anthologies, l’une consacrée à la littérature féminine américaine, Ladyland, et l’autre réunissant des œuvres littéraires contemporaines issues des courants néo-beat, méta-réalisme et inside out, Le Livre des fêlures – 31 histoires cousues de fil noir, toutes deux chez 13e Note Éditions. Amoureux des littératures américaines, l’auteur nous livre ici un article retraçant les débuts des pulps et l’explosion à venir de toute une littérature à la marge du courant mainstream, dont les Black Mask, Dime Detective, Manhunt, Thrilling Mystery et autres Weird Tales seront les incontournables porte-étendards.

 

Pulps

Expression, pour Cyril Connolly, de l’aspiration nihiliste de l’élan moderniste, le thriller (de l’anglais « thrill », frisson) ou « roman noir », est un genre essentiellement américain. Contemporain des débordements de criminalité consécutifs à la Dépression et à la Prohibition (imposée par le fameux Volstead Act, ou 18e amendement de la Constitution), et influencé par le journalisme, il est apparu entre les deux Guerres, sous forme de récits courts, dans le bouillonnant laboratoire des pulps.

Ces pulps, magazines populaires publiés à de nombreux exemplaires sur du papier bon marché (pulp-paper), et abordant tous les genres de la fiction la plus débridée, avaient été inventés par Frank A. Munsey en 1895. Le premier pulp spécialisé le fut dans le polar : c’était Detective Story Magazine, qui, lancé en 1915 par Street & Smith, un rival de Munsay, poursuivait la saga de Nick Carter commencée dans les dime novels, précurseurs des pulps. Bien que les dime novels, créés par Erastus Beadle en 1960, fussent généralement consacrés aux aventures de l’Ouest, c’est en effet sous leurs couvertures criardes que les détectives américains avaient fait leurs premières armes ; Old Sleuth, the Detective, apparu en 1872 dans Fireside Companion, fut ainsi suivi de dizaines d’émules écumant diverses grandes villes du pays, tel le célèbre Nick Carter qui débuta sa carrière en 1886 dans New York Weekly.

 

Black Mask

Black Mask, le plus prestigieux des thriller pulps, fut fondé en 1920 par deux intellectuels juifs, l’essayiste H. L. Mencken et le critique dramatique George Jean Nathan, afin de financer Smart Set, un magazine littéraire raffiné. Mencken, qui qualifiait Black Mask de « minable » (lousy), le vendit au bout de six mois pour 12 500 dollars, en pleine expansion, à Pro Distributors Corporation. Alors que Mencken et Nathan se lançaient dans d’autres aventures littéraires (The American Mercury, The American Spectator), le nouveau rédacteur en chef de Black Mask, P. C. Cody, succédant rapidement à George W. Suton, allait être responsable du virage « dur » de la revue. C’est lui en effet qui publia Carroll John Daly, auteur assez moyen (encore que jugé favori des lecteurs en 1930), mais responsable de la première véritable histoire de privé, et surtout le grand Dashill Hammett, dont le style devait servir d’étalon au rédacteur en chef suivant, Joseph T. « Cap » Shaw, pour définir la « formule » du magazine. Hammett, père de Sam Spade, fit ses débuts dans Black Mask en 1922 avec The Road Home, mais c’est le 1er octobre 1923, avec sa troisième histoire pour le magazine, Arson Plus, que, influencé par les aventures du Race Williams de Daly publiées quatre mois plus tôt, ainsi que par ses propres expériences au sein de l’agence de détectives Pinkerton, il trouva son style et son personnage, le « Continental Op » (« operator » anonyme de l’agence Continental), immortalisé plus tard à l’écran par Humphrey Bogart. Comme l’a écrit Raymond Chandler dans The Simple Art of Murder, « Hammett a sorti le meurtre du vase vénitien et l’a jeté dans le caniveau ».

Tough

À partir de novembre 1926 en effet et pendant une dizaine d’années, sous la férule de Shaw, écrivain et homme d’action écœuré par la corruption et la criminalité généralisées, Black Mask se révéla le creuset où allait s’élaborer le style « dur » (« though » ou « hard-boiled ») appelé par Ellery Queen « réalisme romantique » et par R. Z. Sheppard, de TIME, « le style d’écriture national de l’Amérique ». Ce style, qui présente des affinités avec celui des nouvelles de Sherwood Anderson ou de Ring Lardner, inspira la fameuse « révolution littéraire » de Hemingway, comme en témoignent en particulier la nouvelle The Killer et le roman To Have and Have Not. Privilégiant la litote, le dialogue, la langue parlée, voire l’argot, le style de Hemingway devait à sont tour influencer les auteurs de thrillers, notamment Raymond Chandler (1888-1959), le père de Philip Marlowe, qui, ayant découvert le maître en 1932, publia l’année suivante sous son influence Blackmailers Don’t Shoot dans Black Mask. Des œuvres telles que Sanctuary, de William Faulker, ont également été rattachées au roman noir. « Comme cette autre forme d’art national, le jazz », écrit Francis Lacassin, « le style dur reposait sur une formule, mais encourageait l’improvisation. »

Le plus célèbre rédacteur en chef du « minable » fut sans doute Earle Stanley Garder (1889-1970), créateur de Perry Mason. Au cours de son histoire, Black Mask publia les principales stars du polar américain, notamment le maître du suspense Cornell Woolrich (alias William Irish), ou encore Horace McCoy (They Shoot Horses, Don’t They ?, 1935). Ces auteurs étaient fréquemment destinés à aller gagner plus d’argent à Hollywood, ou encore dans le roman ou dans les slicks, revues élégantes qui regardaient les pulps de haut. Ils finirent par être connus collectivement, et, respectueusement, sous le nom d’ « École de Black Mask ». En 1930, la revue tirait à 103 000 exemplaires par mois, suscitant des imitateurs : l’éphémère Black Aces de Fiction House, ou le tenace Dime Detective de Popular Publications qui rachètera en 1940 un Black Mask aux reins brisés par le départ de Shaw et de ses meilleurs auteurs et destiné à agoniser jusqu’en 1951.

 

Années 30

La décennie 1930 est cruciale dans l’histoire des pulps et spécifiquement du « roman noir ». Le Jazz Age fitzgéraldien laisse la place à la Dépression et à sa danse macabre de chômeurs, sans-abri, suicidés, hommes d’affaires véreux et/ou ruinés, flics et magistrats corrompus, boxeurs, bootleggers, gangsters ; ce vent de folie fait même tourner les pages des magazines et des romans « littéraires ». Le monde sent qu’il s’approche du gouffre. Le western s’évanouit (il reprendra connaissance au cinéma) et le » thriller s’épanouit à mesure que le centre de gravité des États-Unis se déplace vers ses villes et que la violence est de plus en plus perçue comme légitime, voire louable. Si le space-opera est un western galactique, le roman noir est un western urbain, fruit d’un croisement entre la tradition américaine de la Frontière (violence, héroïsme) et la tradition britannique de la mystery story, c’est-à-dire du roman-problème. Celui-ci, encore appelé detective story (terme apparu en 1883 selon Margaret Drabble), fut illustré entre 1880 et 1940 par Agatha Christie et ses compatriotes (Conan Doyle, G. K. Chesterton), mais aussi par des Français (Maurice Leblanc, Gaston Leroux, Pierre Véry), des Belges (Georges Simenon), ou encore des Américains tels qu’Ellery Queen ou que Rex Stout et Willard Huntington (alias S. S. Van Dine), respectivement créateur des célèbres Nero Wolfe et Philo Vance. Comme l’écrit Francis Lacassin : « L’étiolement de la fonction épique du roman policier devait provoquer, un peu avant 1930, la réaction du roman noir américain. Grâce à lui, le genre retrouva les formes et vertus de l’épopée. » Plutôt que le policier officiel, c’est le private eye, le détective privé, agissant en marge des autorités, parfois même contre elles, mais de toute façon suscitant leur défiance, qui fait figure de moderne chevalier errant.

 

Déclin

Les pulps hard-boiled seront supplantés dans les années 1950 par la télévision, par les magazines du genre Ellery Queen’s Mystery Magazine (1941) ou le beaucoup plus « tough » Manhunt (1953), et par le livre de poche. Des collections de poche telle Fawcett Gold Medal, lancée en 1949 par Richard Caroll et Bill Lengel et bientôt imitée par Avon, Dell, Popular Library, Lion, etc., se constitueront une écurie de brillants auteurs bien rémunérés. Parmi ceux-ci, les classiques Sax Rohmer, Cornell Woolrich, ou les modernes John D. MacDonald, David Goodis, Mickey Spillane, adapteront le polar pulp des années 1930 et 40 à l’Amérique triomphante et sophistiquée de l’après-guerre. Simultanément, tandis qu’en France la célèbre « Série Noire » créée chez Gallimard par Marcel Duhamel en 1945 apportait au roman noir une caution existentialiste destinée à pérenniser son succès, une nouvelle espèce de héros, celle des espions, encouragée par le climat de la guerre froide, s’avançait sur le devant de la scène internationale sous l’influence de Britanniques tels Peter Cheyney, John Le Carré, Ian Fleming.

Aujourd’hui, la tradition du thriller est perpétuée en littérature et au cinéma par des héritiers talentueux qui, en admettant qu’ils ne s’éventrent pas sur l’écueil du pastiche, ont encore fort à faire pour éviter le Charybde de la surenchère sensationnelle ou le Scylla de la capucinade politiquement correcte. La situation est analogue, à une moindre échelle, pour la sword-and-sorcery.

 

Sword-and-sorcery

Entre les deux Guerres, deux grands pulpsters, Dashiell Hammett (1894-1961), fils de Black Mask et père de Sam Spade, et Robert Howard (1906-1936), fils de Weird Tales et père de Conan le Barbare, tous deux marqués par le cinéma, ont respectivement greffé le western, genre américain, sur ces genres britanniques, la mystery story mentionnée plus haut, et l’heroic fantasy, qui met en scène des aventures épiques dans d’imaginaires contrées, et dont le grand représentant européen est J. R. R. Tolkien. Hammett obtint ainsi le thriller, et Howard la sword-and-sorcery (« épée-et-sorcellerie »). Mais Howard, Texan tourmenté d’origine irlandaise, suicidé à trente ans, toucha à de nombreux autres genres que celui qui devait lui apporter la consécration ; le thriller représente ainsi un aspect de son œuvre, aussi mineur qu’il soit.

Après la Dépression, Howard était parvenu à élargir ses marchés en publiant des histoires de boxe dans Action Stories et Fight Stories. Mais en 1932 (année de naissance de Conan), Fiction House qui publiait ces deux magazines interrompt temporairement ses activités. Un an après la création du premier détective de B. D., Dick Tracy, par Chester Gould, voici donc notre pulpster réduit à ses ventes au pulp fantastique Weird Tales et à sa revue sœur (Companion Mag), Oriental Stories, spécialisée dans les récits historiques. Le directeur Farnsworth Wright le paie un cent par mot, et en retard, encore. Sans se décourager, Howard fait appel à un agent littéraire, Otis Adelbert Kline, lui-même pulpster connu, notamment pour ses plagiats d’Edgar Rice Burroughs, le créateur de Tarzan.

C’est Kline qui encourage Howard à s’essayer au récit de l’Ouest et au récit policier, lui enseignant personnellement les ficelles de ce dernier, comme le reconnaît Howard dans une lettre à Lovecraft du 15 juillet 1933, un peu avant la publication du premier texte de Raymond Chandler dans Black Mask. La réussite du Texan dans le western est complétée par un demi-succès dans le polar : sa première tentative, Black Talons, est en effet publiée en décembre 1933 dans une revue que Ralph Daig vient de prendre en main et dont il a remplacé le nom, Nickel Detective, par Strange Detective Stories. L’année suivante, pour rivaliser avec le Dick Tracy du New York Daily News, Dashiell Hammett et Alex Raymond créent sur commande le héros de B.D. Agent Secret X-9 dans le New York Evening Journal de William Randolph Hearst ; et Howard, outre Strange Detective Stories, est publié par Super-Detective.

 

Horror mystery

Beaucoup de detective yarns de Howard, contenant un élément surnaturel, expliqué ou non, appartiennent plus proprement au sous-genre horror mystery, lui-même cousin d’un autre hybride, le weird menace (« menace étrange »), qui mettait moins l’accent sur l’aventure que sur le sadisme, et dans lequel se spécialisaient certains pulps bas de gamme. C’est le pulp fantastique Weird Tales qui publia dès octobre 1929 le premier polar de Howard, Skull-Face, jugé par les lecteurs meilleur récit du numéro, devant The Woman with the Velvet Collar, de Gaston Leroux. Bricolé avant les leçons de Kline, l’improbable Skull-Face raconte les démêlés à Londres de Stephen Costigan et John Gordon avec Kathulos, le sorcier immortel. Howard devait créer quelques autres personnages de flics, notamment un double de Costigan, Steve Harrisson, qui anime un certain nombre d’histoires situées dans River Street, le quartier chinois d’une grande ville américaine anonyme (qui contient une certaine Baskerville Avenue…)

Ces detective stories tiennent plus du shoot’em up que du whodunit ; les cops et autres dicks y détectent plus au moyen de leurs poings que de leur cerveau. Howard, avec son sens aigu de l’autodérision, avait exprimé au pulpster E. Hoffmann Price sa préférence pour ce genre de héros : « Ils sont plus simples. Vous les fourrez dans le pétrin, et personne ne vous demande de vous mettre le cerveau à la torture pour leur inventer des moyens brillants de s’en sortir. Ils sont trop stupides pour y arriver autrement qu’en ferraillant, en mitraillant ou en tabassant. » L’imagination épique de Howard, mâtinée de ce qu’Élie Faure appelait « la paresse mentale du Celte », ne se prêtait pas à la concoction d’intrigues complexes. Mais justement, on aurait pu le croire attiré par le style hard-boiled, et cela pour plusieurs raisons.

 

Rhythm’n clues

D’abord, comme le constate Francis Lacassin, « ce qui, dans le roman-problème, s’appelle l’intrigue […] se révèle ici l’action ». Lorsque Raymond Chandler déclare : « je n’ai pas l’ingéniosité requise pour construire le genre d’énigme tirée par les cheveux dont raffolent les aficionados purs et durs », ne croirait-on pas entendre Howard ? Pour Chandler, disciple de Hammett, « Il faut choisir entre deux options irréconciliables : l’histoire à énigme, ou aventure violente et passionnée. […] quand un type est capable de vous fournir une prose vive et colorée, il ne veut pas qu’on l’embête avec ce travail de tâcheron qu’est le démantibulage d’alibis indémantibulables. » Au fil de son évolution littéraire, Chandler s’éloigna du polar à rythme pour se rapprocher de l’intrigue à indices (« clues ») ; comme le note Lacassin, « il ne s’est plus contenté de décrire, il a voulu écrire. »

Autre caractéristique du thriller qui aurait pu séduire Howard, la fascination cinématographique du genre pour l’image, corollaire d’une « prolifération de l’action peu favorable au discours » (dixit Lacassin) qui débouche volontiers sur une violence manichéenne : violence du système socio-économique américain et de tous ceux qui réclament leur part de gâteau, violence ascétique du héros isolé qui combat au nom d’un système de valeurs transcendantes dont on peut retrouver l’expression dans le fameux « Code de l’Honneur » de Conan le Barbare, hérité du Code de la Frontière. Insistons sur l’importance de cette figure héroïque bourrée de défauts, voire de vices, mais dominant le récit par son courage, sa générosité, son honnêteté – c’est-à-dire sa foi, le mot n’est pas de trop, en des valeurs seules capables d’apaiser l’affrontement généralisé des intérêts particuliers – la « guerre des tous contre tous », ainsi que Hobbes définissait l’« état de nature » dans Leviathan. « C’est lui le héros. Il est tout. », disait Chandler de Marlowe, à quoi fait écho une remarque de Howard (dans une lettre à son ami Lovecraft de septembre 1933) : « Mes récits tournent entièrement autour de ma conception de mes personnages. »

 

Infantilisme

Jean Fabre a constaté que, si roman d’espionnage et science-fiction concernant la collectivité, fantastique et policier concernent plutôt l’individu. Le thriller n’a pas échappé au reproche d’infantilisme souvent fait au romanesque, reproche auquel Chandler répond : « Si le fait de se révolter contre une société corrompue est le signe d’un manque de maturité, alors Philip Marlowe est tout à fait infantile… » Ces traits font du héros de thriller, comme du héros howardien, un héraut des valeurs de la Première Fonction dumézilienne, indigné de l’importance prise par la Deuxième Fonction après la fermeture de la Frontière et le remplacement des pionniers par les marchands. La critique sociale du thriller, dont le héros, quoique mercenaire, est pauvre et désintéressé, n’est pas absente de l’œuvre de Howard, mais elle y est nécessairement moins explicite dans la mesure où il ne situe qu’exceptionnellement ses personnages dans l’Est des États-Unis ou même dans l’Ouest urbain ; par la fatalité de son génie, même ses polars mettent en scène les exploits de héros mythiques dans un environnement à leur démesure. Comme les maîtres britanniques de l’heroic fantasy, il conteste la civilisation en lui tournant le dos.

 

Urbanisme

« Qu’y a-t-il de mal à vouloir s’évader de prison ? », demandait platoniciennement Tolkien. C’est sa tendance, non à la révolte (comme chez Chandler), mais à l’évasion, qui fut jugée infantile par la critique – la paralittérature semblant donc de toute façon vouée à l’infantilisme par son refus des conventions, que ce refus prenne la forme de la révolte ou celle d’évasion. Fondamentalement, l’heroic fantasy s’abstient de critiquer un ordre social et/ou d’en proposer utopiquement un autre parce que sa problématique n’est pas politique, mais existentielle. « Kallitopique », elle oppose finalement au Mal non pas un Bien aléatoire et laborieux, mais la dérisoire toute-puissance du Beau. On ne fait pas grève contre sa propre existence – encore que Baudelaire s’y soit forcé, en s’habillant en deuil le jour de son anniversaire. Non seulement le décor des histoires policières est minutieusement réaliste, mais c’est un décor urbain, ce que G. K. Chesterton semble avoir été le premier à souligner. Howard ne quitta jamais sa bourgade de province ; il n’avait aucune affinité avec la polis, qui est au contraire présente dans le roman « polissier » au point d’en devenir un personnage à part entière : « Cette ville a un cerveau bien à elle. Elle te surveille, elle joue avec toi comme un chat avec une souris », écrit Cornell Woolrich (alias William Irish) dans L’Heure blafarde. Woolrich (1903-1968), lui aussi lié névrotiquement à sa mère, était né vers la même époque que Howard, mais à New York ; la ville était son environnement familier tandis que celui de Howard était la plaine texane.

Leslie Fiedler a souligné le passage de la violence naturelle à la violence urbaine effectué par le roman noir, en rappelant que la ville avait déjà été démonisée par des Européens tels Dickens ou Baudelaire (il pourrait citer Eugène Sue), le grand précurseur étant Dante, qui utilisa dès le XIIIe siècle sa Florence natale comme modèle de l’Enfer. Suggérons que dans la B.D. puis au cinéma, le détective s’est exaspéré en super-héros à mesure que la ville devenait mégapole, de la même façon que le blues acoustique venu du Sud rural s’électrifia en arrivant à Chicago pour se faire entendre dans le vacarme urbain. Le nom même de Gotham City (un surnom de New York) où opère Batman semble renvoyer à la « gothic city » évoquée par Fiedler.

 

Onirisme

Mal ficelées, parfois caricaturales, privées des observations minutieuses ou des dialogues étincelants d’un Chandler, les histoires de détectives de Howard participent d’un onirisme urbain évocateur et oppressant. Son Chinatown est aussi mythique que l’Ère Hyborienne où évolue Conan. Lui-même ne se faisait pas d’illusions sur son talent pour le thriller ; il semble avoir conclu comme Raymond Chandler qu’un écrivain « ne devrait certainement pas écrire de romans policiers s’il possède une certaine magie, mais se prend les pieds dans ses intrigues ». Le 13 mai 1936, trois mois après la parution de l’abominable Graveyard Rats dans Thrilling Mystery et un mois avant sa propre mort, il nota qu’il avait abandonné ce type de récit qui lui causait d’énormes difficultés : « Je peux à peine supporter d’en lire, encore moins d’en écrire. »

Il prenait pourtant plaisir à la lecture non seulement d’Arthur Conan Doyle, mais aussi d’Arthur Sarsfield Ward, alias Sax Rohmer, dont le Fu-Manchu a visiblement influencé certains de ses récits, notamment Skull-Face ou Lord of the Dead. Il est vrai que chez Rohmer l’Irlandais comme chez Doyle l’Écossais d’origine franco-irlandaise, le souci de l’intrigue se double d’un souci de création mythique, héroïque chez Doyle et démonique chez Rohmer, et d’une passion pour l’occultisme et le mysticisme. Doyle fut un spirite convaincu et militant ; quant à Rohmer, passionné d’Égypte ancienne et persuadé d’avoir vécu au moins une incarnation sur les rives du Nil, il appartient à la Golden Dawn, organisation ésotérique devenue légendaire, qui compta notamment par mi ses membres Algernon Blackwood, Arthur Machen, W. B. Yeats, et le « magicien noir », Alester Crowley. Richard Lupoff a retracé la filiation Conan Doyle-Sax Rohmer-Robert Howard :

« Tandis que la plupart des imitateurs de Doyle concentrèrent leurs efforts sur la production de pseudo-Holmes (comme ils continuent à le faire aujourd’hui), Rohmer fit passer à l’arrière-plan ses analogues de Holmes et Watson et créa un pseudo-Moriarty merveilleusement mélodramatique… »

The Insidisous Dr. Fu-Manchu

Et en temps utile, des admirateurs du sinistre surhomme de Rohmer en produisirent à leur tour des imitations. Le Dr. Yen-Sin, de Donald E. Keyhoe. Wu-Fang, de Robert J. Hogan. Et d’innombrables autres au cours des années.

Mais avant qu’il y eût un Yen-Sin ou un Yu-Fang, il y eut Kathulos l’Égyptien, de Robert Howard. »

On trouve l’idée d’un coffre au loquet empoisonné qui tue son utilisateur : dans The Adventure of the Dying Detective (Doyle, 1913) ; dans The Hand of Fu-Manchu (Rohmer, 1916) ; et dans un roman consacré à Conan, The Hour of the Dragon (Howard, 1935-36).

L’œuvre de Rohmer, censée se dérouler dans un univers réaliste, dérive constamment vers un climat magique (et raciste !) que l’on retrouve chez Howard : « Le sentiment d’irréalité qui m’envahissait souvent, à l’époque de notre lutte contre le génie titanesque dont la victoire eût signifié la victoire des races jaunes contre la race blanche, m’avait de nouveau submergé. J’étais devenu un acteur dans l’une des scènes oniriques du sombre drame de Fu-Manchu. » (The Insidious Dr. Fu-Manchu). De son côté, le Steve Harrisson de Howard, « le Blanc inexplicable qui faisait respecter les lois inexplicables de sa race dans le quartier oriental », est perdu dans « un rêve démoniaque, empli de sang et de violence. » Saluons les six romans d’Earl Derr Biggers parus entre 1923 et 1932 ; relatant les aventures du sympathique détective sino-américain Charlie Chan, ils montrent que tous les esprits de l’époque n’avaient pas succombé à la peur du Péril Jaune.

L’art de Rohmer, que Howard a partiellement hérité (et largement dépassé, du moins quand il court sur sa propre distance, la sword-and-sorcery), est éloigné du réalisme « tough » pratiqué par l’École de Black Mask, et proche de l’onirisme de l’École de Weird Tales. Les thrillers de Howard ne sont pas mémorables ? La sword-and-sorcery de Hammett, si jamais il s’y était risqué, ne l’eût pas été non plus. George Knight, dans un article par ailleurs excellent, affirme que Howard était beaucoup plus proche de Hammett et Chandler que du Gallois Morris ou de l’Irlandais Dunsany, deux grands de l’heroic fantasy. Son enthousiasme l’aveugle. Le souffle de Howard était mythopoétique ; poésie et merveilleux, absents du thriller (sauf transpositions), sont les poumons incandescents de son œuvre.

 

Conclusion

L’individualisme de Howard et celui du thriller ne se sont pas rencontrés. La soif d’évasion de l’auteur n’a pas pu s’accommoder de la soif de révolte du genre, malgré des affinités évidentes que l’on peut subsumer sous le terme « refus » : refus des conventions, refus des manigances, refus de l’ordre établi quand cet ordre n’est plus que parodie de l’ordre idéal dont une imagination exigeante porte en elle le modèle. À partir d’un petit texte de Freud, Le roman familial des névrosés (1908), Marthe Robert s’est plu à opposer en littérature la figure de l’Enfant Trouvé pré-œdipien, métaphysique, à celle du Bâtard, œdipien et tourné vers la conquête du monde réel et de ses richesses. Howard appartenait clairement au premier type, alors que le thriller, dans son ensemble, relevait de la dynamique politique du second. Mais, puisque tout est relatif, autant Howard était trop féerique pour le thriller, autant il se montra capable d’abâtardir l’heroic fantasy venue d’Europe, en lui injectant certaines caractéristiques du thriller, notamment le sens du rythme et la sobriété du style. Ainsi naquit la sword-and-sorcery.

Mais cela est une autre histoire.

 

 

Bibliographie des ouvrages cités

• De Camp, L. Sprague. Literary Swordsmen and Sorcerers. The Makers of Heroic Fantasy. Sauk City (Wisconsin) : Arkam House, 19676.
• Fiedler, Leslie. Love and Death in the American Novel (1960). Harmondsworth : Penguin, 1984.
• Knight, George. Robert E. Howard, Hard-Boiled Heroic Fantasy (pp. 117-133), in The Dark Barbarian. The Writings of Robert E. Howard. A Critical Anthology, par Don Herron et al. Westport (Connecticut) : Greenwood Press, 1984.
• Howard, Robert E. Steve Harrisson et le maître des morts (trad. François Truchaud). Paris : Nouvelles Éditions Oswald, 1985.
• Lacassin, Francis. Mythologie du roman policier. Paris : U.G.E. (« 10-18 », 1974 (1987).
• Lupoff, Richard. Pictures in the Flames, Introd. de Skull-Face, par Robert E. Howard. New-York : Berkley, 1978.
• MacShane, Frank. Raymond Chandler. Le gentleman de Californie (The Life of Raymond Chandler, 1976, trad. Paul Couturiau et Yves Stavridès). Paris : Balland, 1982 ; Seuil (« Points »), 1984.
• Nicol, Charles. Frank Lloyd Wright and Mr. Moto, in Para*Doxa, Vol. 1, n° 2 (pp. 224-230), 1995.
• Price, E. Hoffmann. A Memory of Robert E. Howard (pp. 81-92), in The Last Celt. A Bio-Bibliography of Robert Erwin Howard, par Glenn Lord et al. West Kingston (Rhode Island) : Donald M. Grant, 1976.
• Pronzini, Bill, et Jack Adrian. On Hard-Boiled Crime Fiction, in Para*Doxa, Vol. 1, n° 2, (pp. 145-160), 1995.
• Robert, Marthe. Roman des origines et origine du roman. Paris : Bernard Grasset, 1972 ; Gallimard, 1977 (1996).
• Rohmer, Sax. The Insidious Dr. Fu-Manchu (titre original The Mystery of Fu-Manchu, Londres : P.F. Collier & Sons, 1913). New York : Pyramid, en accord avec Paul R. Reynolds & Son, 1961 (1965).

 

Ouvrages Patrice Carrer

• Le Livre des fêlures – 31 histoires cousues de fil noir, 13e Note Éditions, 2010
• Don Giovanni. Suivi de Les initiés, 13e Note Éditions, 2014
• Ladyland : Anthologie de littérature féminine américaine, 13e Note Éditions, 2014

 

Sites Internet

Sites Pulps

Pulp Covers (EN)
Pulp Artists (EN)
Comic Book Plus (EN)
Pulp Fiction Exhibition (EN)
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