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Rencontres
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Rencontre avec Pierre Christin

par Frank Brénugat15 juillet 2015
Entretien réalisé par Jean-Marc SALIOU
In revue Parallèles, numéro 4, Janvier – Juin 1997
Pierre Christin

Pierre Christin

En 1967, paraît dans les pages du journal Pilote, la première aventure de Valérian, agent spatio-temporel. C’est le début d’une grande saga de science-fiction, dont le succès ne sera jamais démenti. À l’origine de cette série-culte de la bande dessinée française, Pierre Christin, journaliste-romancier et Jean-Claude Mézières, graphiste-illustrateur au talent indéniable et efficace. Scénariste reconnu et apprécié à juste titre, Pierre Christin livre depuis plusieurs années des histoires d’une authenticité rare. Cette démarche renforce l’impact de scénarios, magnifiquement illustrés par des artistes de renom comme Mézières, Goetzinger ou Philippe Aymond. La politique est un des thèmes récurrents de l’œuvre de Pierre Christin. Il y fait référence dans certaines aventures de Valérian, mais aussi dans d’autres histoires comme la série de politique-fiction, qui révéla Enki Bilal, Légendes d’Aujourd’hui. Parallèles a donc rencontré Pierre Christin, découvrant l’univers de ce conteur de talent, ainsi que le rôle primordial (mais souvent méconnu) du scénariste de bande dessinée.

Rencontre avec Jean-Claude Mézières

 

 
Jean-Marc SALIOU : Avant d’aborder le sujet qui nous intéresse, peux-tu nous retracer ton parcours ? Qu’as-tu fait comme études ?

Pierre CHRISTIN : Des choses qui n’ont rien à voir avec la science-fiction ni avec la bande dessinée. J’ai fait Sciences Po Paris, ainsi qu’une licence de lettres à la Sorbonne, puis une thèse de doctorat de littérature comparée sur le thème des faits divers. Au fond, j’ai eu un parcours d’intellectuel français très « classique ». Mais en même temps, je me suis intéressé au dessin. J’ai toujours eu des amis dessinateurs. J’ai beaucoup dessiné à une époque, et puis quand j’avais 15 ans, je suis tombé sur Moebius, Mézières… Je ne me croyais pas mauvais, mais je me suis aperçu qu’il y avait des gens incontestablement meilleurs. Ceci dit, j’ai toujours été passionné de graphisme, de peinture, d’architecture. D’ailleurs, je pense qu’on ne peut être scénariste de bande dessinée si on ne se passionne pas pour le dessin, et si non s’y connaît pas. Ainsi, sans arrêt, je reviens sur ce que font mes dessinateurs, comme eux ont le droit de revenir sur mes scénarios. Cette connaissance du dessin m’influence aussi sur les choix de mes dessinateurs : il y a des auteurs dont je crois pouvoir dire que j’étais un des premiers à deviner qu’ils avaient du talent. Ainsi, des gens comme Tardi, Bilal, Boucq ont fait leurs premiers albums avec moi. Quand j’ai vu leurs planches, j’ai tout de suite été emballé et je leur ai proposé de travailler ensemble. Pour finir de répondre à ta question, j’ai continué dans le domaine intellectuel classique, puisque mon premier livre est un livre sur le cinéma. Puis je suis parti aux États-Unis, où j’ai enseigné la littérature française dans une université américaine à Salt Lake City. Je suis ensuite revenu en France, où j’ai travaillé un peu à la Fondation nationale des sciences politiques. Puis j’ai participé à la création de l’École de Journalisme de Bordeaux, où à ma relative surprise je travaille encore. C’était donc une carrière assez linéaire. J’ai écrit des choses dans ce domaine dont je ne fais pas forcément état. Ce sont des publications de type universitaire. Mais en même temps, j’avais le désir de raconter des histoires. Par contre, je ne savais pas du tout que je deviendrais scénariste. Quand j’étais jeune, j’aimais beaucoup la bande dessinée, j’en lisais énormément. À l’époque, c’était très nébuleux… Les scénarios, le dessin, on ne savait pas trop comment cela se faisait. On voyait très bien qu’ils travaillaient à deux. Mais on ne savait pas comment le travail se répartissait. Maintenant, cela commence à être assez connu. J’ai commencé à écrire vers 17-18 ans des nouvelles, des contes. Et un peu plus tard, c’est là que mes amis dessinateurs m’ont dit : « puisque tu aimes écrire, pourquoi ne ferais-tu pas des petits scénarios ? » Ils dessinaient déjà merveilleusement bien, mais ils se rendaient compte que côté scénario, ils n’étaient pas tout à fait au point ! J’ai donc fait des petits trucs pour Giraud, Mézières, des tas d’autres, mais sans penser du tout que j’en ferais un métier. Et je me suis aperçu que c’était très amusant, très intéressant. À mon retour des États-Unis, je suis donc rentré à Pilote qui commençait à prendre de l’ampleur. Je me suis d’abord mis à faire des petites histoires : 2, 3 pages… Mais je voyais plus le côté « romanesque », des histoires longues. Et c’est là que j’ai eu l’idée de cette série de S.F., s’appelant Valérian. Voilà à peu près comment cela s’est passé.

De quand date ta rencontre avec Mézières ?

En fait, Mézières est un ami d’enfance. Tous les deux, nous avions des goûts artistiques, on s’est toujours suivis. Pendant que lui faisait du dessin, moi j’avais un petit orchestre de musique. J’étais pianiste. Mézières et Giraud (que je connaissais aussi) adoraient le jazz. Ils venaient écouter mon orchestre. Moi, j’aimais le dessin et je venais dans leur atelier. Je suivais ce qu’ils publiaient. Avec Mézières, à 16 ans, on avait fait un petit film de 8 mm… On avait tous le désir de faire quelque chose qui nous plaisait, sans savoir ce que cela pourrait être. C’est l’histoire de copains d’enfance qui finissent par travailler ensemble.

Pourquoi la bande dessinée ? Régis Loisel pense que la bande dessinée est un genre novateur… Qu’est-ce que t’offre ce genre ?

La bande dessinée offre en effet pas mal de possibilités… Quand j’étais jeune, j’ai hésité un peu entre deux directions. Et je pense que si je n’avais pas fait de la BD, j’aurais fait du polar. Ce qui me plaisait le mieux, c’était le roman policier et la bande dessinée, même si j’aimais aussi beaucoup le roman classique. Mais à l’époque, en BD, tout était à faire, tout comme en roman policier français. Dans le domaine de la bande dessinée, il y avait des choses merveilleuses, des classiques. Mais enfin, quand on avait lu Hergé, E.P. Jacobs, Franquin, des maîtres formidables, le reste était tout de même très stéréotypé. C’étaient des histoires de boy-scouts, de mystères, souvent merveilleuses, mais des sujets relevant du monde moderne n’avaient jamais été abordés. Les sujets ne sont pas du tout interchangeables. Une bonne idée pour une bande dessinée n’est généralement pas une bonne idée pour un roman, et réciproquement. Par exemple, pour une BD, il faut que ce soit visuel. Il y a des choses comme le sentiment, la psychologie qui sont difficiles à exprimer. En roman, cela fonctionnera. J’ai plutôt tendance à traiter des choses plus personnelles sous forme de roman. Par contre, les choses plus extraverties, plus visuelles, je les traite en BD. Mais c’est peut-être une catégorisation encore trop simple, puisque j’ai fait plusieurs livres qui ne sont ni des BD ni des romans. Ce sont des livres illustrés, ou romans graphiques. Ce sont souvent mes récits de voyage. Par exemple, j’ai réalisé avec Enki Bilal, L’Étoile oubliée de Laurie Bloom, Lady Polaris avec Mézières, Le Tango du disparu avec Annie Goetzinger. J’ai aussi réalisé un livre sur mon tour du monde, où j’ai utilisé deux dessinateurs différents : Cabanes pour de grandes illustrations au pastel, Philippe Aymond pour une partie en BD. Dans ce cas, il n’y a pas de règles précises. Selon ce que j’ai vu, selon ce que j’ai raconté, je ferai un grand livre, ou l’inverse… La bande dessinée, c’est tout de même codifié. Certaines règles existent. Dans le cas des livres illustrés, il y a plus de liberté. Pour un certain genre d’activités, j’ai plutôt tendance à préférer les romans graphiques où l’on peut faire un certain nombre de choses. Bref, la BD permet beaucoup de choses, mais parfois il faut choisir d’autres chemins pour s’exprimer.

Dans beaucoup de tes scénarios, tu mêles habilement politique et fantastique. Pourquoi cet attrait pour le politique ?

Parler de politique, c’est extrêmement intéressant. L’une des aventures dominantes de notre siècle, c’est la politique. Un des conflits qui a marqué notre époque est l’opposition entre le système politique prétendument socialiste et le système prétendument libéral. Je me suis donc demandé si on ne pouvait pas aborder ce sujet en BD, la plupart des BD ne traitant pas ces choses. D’où cette démarche.

Dans certaines aventures de Valérian, des systèmes politiques et sociaux sont décrits. Est-ce que tu t’es inspiré de la réalité pour créer ces systèmes politiques fictifs ?

Dans Valérian, mon intérêt pour la politique m’a amené à décrire des systèmes politiques divers. Par exemple, L’Empire des Mille Planètes nous montre un système de type marchand, de type commercial. C’est une civilisation qui pourrait ressembler à la Venise de la grande époque. Dans Bienvenue sur Alflolol, on découvre comment une planète agricole et pacifique est envahie par une civilisation technique, en l’occurrence les Terriens, et comment elle subit les effets de la colonisation.

On le voit aussi dans Les Héros de l’équinoxe.

Tout à fait. Valérian participe à une compétition où il affronte des concurrents représentant des systèmes politiques bien distincts. Il y en a un qui développe un discours proche du fascisme, le second représente un système communiste, collectiviste. Et n’oublions pas le troisième adversaire : une espèce de gourou de service. Je n’ai qu’une confiance modérée dans la pensée dite de « l’écologie profonde »…

Un des derniers albums Les Cercles du pouvoir nous montre un système politique et social corrompu. Est-ce que c’est un des reflets des dérives du système occidental ?

J’ai écrit Les Cercles du pouvoir, beaucoup plus tard. En ce moment, je m’intéresse essentiellement aux médias. Jusque dans les années 80-90, la terreur, c’était la terreur atomique. Et la manière de faire obéir les gens, c’était le totalitarisme. Maintenant, la nouvelle terreur qui règne, c’est la terreur télévisuelle, et le moyen de faire obéir les gens, c’est la communication. C’est à dire arriver à persuader (ce qui est encore plus fort, car avant c’était la contrainte, la peur) les gens à faire ce qu’ils ont à faire, à consommer, bosser uniquement pour gagner de l’argent… Sinon, ils sont exclus du système. Et ce qui fait fonctionner cela, c’est essentiellement la communication en général et la télévision en particulier. On peut ainsi se demander si PPDA existe encore, si ce n’est pas son clone des guignols qui est plus réel. La planète décrite par Les Cercles du pouvoir n’est régie par RIEN, juste par une image en boucle. En fait, la télévision ne diffuse RIEN, n’apporte RIEN. L’essentiel de ce que dit la télévision, c’est RIEN. C’est inepte, cela n’a aucun sens. Mais c’est dit, répété, martelé, matraqué sur la tête des gens, de sorte que l’on finit par croire que cela a du sens. Dans Valérian, on peut d’ailleurs déterminer deux époques. Première époque : dénonciation du totalitarisme. Depuis, le monde a changé, évolué. Seconde époque : c’est la dénonciation de toutes les manipulations, qui sont celles de l’industrie de la communication, de l’exploitation médiatisée des hommes. Je ne sais pas si je m’inspire de la réalité. Probablement. Car Valérian est écrit dans la réalité, le monde réel. Donc 30 ans plus tard, les albums ne sont plus les mêmes. Le monde a changé autour de moi.

L’Ambassadeur des ombres décrit un autre type de système corrompu, qui n’est pas sans rappeler l’ONU…

Bien sûr. Mais je ne dirais pas que L’ONU est un lieu corrompu. C’est une organisation qui fonctionne très mal. On y retrouve notamment les égoïsmes, les particularismes des nations. Évidemment, s’il y avait des civilisations extra-terrestres, ce serait encore pire ! Ces races ne pourront pas communiquer, possèderont des milieux écologiques totalement différents (au sens « pratique » du terme). Tout cela entraîne des malentendus, des conflits. Quant à la corruption, celle du monde des affaires, je l’ai abordée dans Brooklyn Station Terminus Cosmos. Ou dans le dernier Valérian : Otages de l’Ultralum. D’ailleurs, il suffit de lire les journaux pour voir que je suis en dessous de la vérité…

On peut donc considérer que Valérian n’est pas seulement une série de science-fiction…

Évidemment, il y a de la science dans Valérian. Mais c’est surtout ce que l’on appelle de la « fiction spéculative ». Si les aspects scientifiques existent dans Valérian, ce n’est pas l’aspect le plus important. Ce qui est important, c’est la façon dont on spécule sur le déroulement du futur. La science fait partie de la spéculation. On le voit avec l’invention du voyage dans l’espace-temps. Mais les phénomènes scientifiques ne constituent pas le déclic des aventures de Valérian. Le déclic d’une aventure de Valérian, c’est le plus souvent des phénomènes sociaux et politiques, plutôt que des phénomènes techniques et scientifiques. Toutes les planètes, toutes les races, ont leur propre technique, leur propre science, etc. En même temps, je ne crois pas que Valérian soit un manuel sur la corruption. Il y a des personnages très positifs. Il y en a d’autres qui ne le sont pas. Du moins, qui ne sont pas positifs au premier abord. Par exemple les « Shingouz ». Être espion, c’est un vilain métier. En réalité, ils sont malins, roublards. Ils font progresser le schmilblick… J’aime bien les espions. Si je n’avais pas été scénariste, ça m’aurait plu d’être espion ! Quand on est espion, il faut faire des scénarios, il faut se demander comment les choses vont tourner. Les espions ont l’avantage sur les militaires (qui tuent tout le monde) de ne pas tuer beaucoup de gens. Parfois, ils se font tuer eux-mêmes, ce qui est tout de même très moral ! Le but de l’espionnage est avant tout d’empêcher la guerre. Certes, l’espionnage n’est pas reluisant, mais c’est tout de même supérieur à beaucoup de professions dites « respectables ». Donc, cela m’amuse de prendre des choses dites « négatives » et de les retourner, d’en faire des choses positives.

Dans Sur les Terres truquées, tu dresses un bilan amer de l’histoire de l’humanité. L’histoire humaine ne serait donc qu’une série de conflits ?

Je fais dire à mon héros ce que je ressens. C’est en effet ma vision. D’ailleurs, si vous regardez bien, c’est Laureline qui intervient et estime que l’histoire du XXe siècle n’est qu’une série de conflits, de tueries, de morts. C’est plutôt elle, si j’ose dire, qui tire la morale de l’histoire.

Au sujet de Laureline, je trouve que ce personnage évolue au fil des albums d’une manière intéressante. Ce n’est pas qu’un faire-valoir…

Pas du tout. Cela a été une décision entre Jean-Claude (Mézières) et moi. À l’époque, il y avait peu d’héroïnes en bande dessinée.

Barbarella…

Oui, bien sûr, mais enfin Barbarella, c’était un peu le genre strip-teaseuse. C’était un pouvoir féminin d’une nature un peu particulière. Laureline, c’est différent… Elle est jolie… mais elle emporte le morceau par son astuce, son intelligence. Elle n’a pas besoin de se foutre à poil pour gagner la partie. Laureline a été l’une des premières héroïnes vraiment modernes, contemporaines, annonçant les jeunes filles actuelles. D’ailleurs, je suis assez fermement « féministe ». Les femmes jouent un rôle de plus en plus important dans notre société, même si ce n’est pas encore suffisant… Grâce aux femmes, certaines formes de violence s’atténuent. Le monde féminin n’est pas un monde violent. Ce n’est pas le cas du monde masculin. Ce n’est pas un hasard si ce sont toujours les hommes qui veulent faire de la politique… On empêche les femmes d’intégrer la classe politique. À sa façon, Laureline contribue au combat féministe actuel, qui est loin d’être gagné, même s’il a marqué beaucoup de points.

Es-tu optimiste face à l’évolution de notre société ?

Je ne suis pas futurologue ! J’écris des histoires. Mes réponses se trouvent dans mes livres. Valérian donne probablement les meilleures réponses, qui sont parfois contradictoires. Mais je n’ai pas fait que Valérian. Il y a des parties de moi-même qui sont plutôt optimistes, et qui se retrouvent fondamentalement dans Valérian. Mis à part Le Pays sans étoiles et Sur les Terres truquées, il y a peu de violence, notamment par rapport à un film américain moyen. On lutte d’abord avec son esprit, son intelligence pour gagner. Valérian et Laureline ne se servent jamais de leurs armes, sauf en cas de légitime défense. Rien à voir avec la BD américaine que je trouve sanguinaire, raciste, fasciste. Les super-héros sont finalement des psychopathes assez minables, peu sympathiques. Valérian et Laureline, eux, sont avant tout des personnages optimistes. Ils essayent toujours d’améliorer une situation donnée. Donc, la réponse donnée dans Valérian est plutôt optimiste. Alors que ce que j’ai fait avec Bilal l’est moins. On le constate dans Les Phalanges de l’Ordre Noir, notamment, que j’ai écrit avec la montée du lepenisme en France… Dans ce cas, j’ai tendance à dresser un constat actuel des choses : c’est sûr que mes réponses sont pessimistes. On peut aussi trouver des réponses dans d’autres livres. Avec Annie Goetzinger, j’ai réalisé des portraits de femmes. C’est aussi positif, mais pas de la même manière que Valérian. En effet, c’est la peinture d’individus, qui malgré leurs difficultés, essaient de construire leur vie. Ils aspirent à une belle vie, une vie honorable. C’est une autre facette de mon travail.

Tu parlais des Phalanges de l’Ordre Noir où tu évoquais la résurgence possible du fascisme. On peut le penser à la lecture de cet album ou d’autres comme Partie de chasse

Dans le premier album de Valérian, La Cité des eaux mouvantes, on parle d’une catastrophe nucléaire en 1986. Il y a eu Tchernobyl en 1986 ! C’est quand même assez étrange ! Dans Partie de chasse, j’ai écrit que le marxisme était une idéologie réversible, alors que des tas de gens disaient le contraire, que ce serait immuable. C’était tellement monolithique, tellement « taillé dans le granit »… Pourtant, après cet album, tout s’est justement mis à craquer, à s’écrouler. Quand on est écrivain de science-fiction, on peut être ou ne pas être visionnaire. Mais il faut faire un effort sur soi-même pour se projeter dans le futur. C’est-à-dire faire de l’anticipation. Prédire, envisager ce qui va arriver. C’est notamment par désir d’originalité. Si c’est pour parler de choses déjà évoquées dans les journaux ou ailleurs, ce n’est pas la peine. Autant faire du journalisme ! Dans le journalisme, on ne fait pas d’anticipation. Mais dans le cas de la science-fiction, j’essaye toujours de « surchauffer » la réalité, de la porter à incandescence. Quand les choses commencent à « cramer », des vérités, des éclats apparaissent. On ne les voit pas à basse température. Chez certains écrivains de science-fiction, il y a donc ce désir d’anticipation. Ils se sont parfois trompés. Mais ce n’est pas pour autant que c’est dénué d’intérêt. Ainsi Jules Verne a créé une sorte de  « futur virtuel » existant à côté de notre futur et qui est très intéressant. On verra bien dans Valérian, s’il y a encore des gens dans un siècle pour lire cela… La question n’est pas d’avoir tort ou raison, c’est plutôt d’inciter les lecteurs, particulièrement les jeunes, à réfléchir d’abord sur eux-mêmes, et puis à ce qui peut arriver. C’est aussi les amener à avoir le goût de la spéculation. Il y a beaucoup d’émissions TV dont le but est de rendre plus bête encore. Dans Valérian, il y a ce désir naïf, pédagogique, de rendre les lecteurs plus intelligents. Ce n’est pas une BD très simple à lire. C’est clair, bien sûr. Mais il y a des procédés narratifs qui ne sont pas évidents pour les gamins. C’est aussi leur apprendre à raisonner.

Quelles œuvres (cinéma, littérature, bande dessinée) t’ont marqué ?

Dans les choses qui m’ont marqué étant jeune, il y a évidemment les romanciers de S.F., notamment les Américains. Isaac Asimov, Van Vogt, Paul Anderson… Ceux des années 50-60, soit la génération juste avant moi. Dans la science-fiction, il y a toujours eu deux grands courants : un courant positif, c’est la conquête de la Lune, de l’Espace (pour simplifier) et un courant négatif symbolisé par la crainte de la catastrophe atomique, la fin du monde… Asimov et d’autres ont joué avec ses idées. Étant jeune, ça m’a ébloui. J’étais dans ma petite banlieue parisienne. Je connaissais mal l’histoire mondiale, encore moins l’histoire cosmique ! Cette science-fiction, c’était le souffle du large ! Il y a d’autres écrivains qui n’ont rien à voir avec la science-fiction. Ils m’ont marqué par leur manière d’écrire. Ainsi, l’Argentin Borges et son chef d’œuvre Fictions. Les surréalistes m’ont énormément marqué. Comme eux, dans Valérian, je me sers de mes rêves. Beaucoup de scénarios de Valérian sont issus de certains rêves. Surréalistes et freudiens nous ont incités à nous occuper de notre inconscient. L’inconscient parle, dit des choses que la plupart des gens ne veulent pas entendre. Moi, je m’écoute. La moitié du temps, c’est inepte. De temps à autre, il y a des choses étonnantes. Par exemple La Croisière des oubliés. Il y a un petit village qui décolle au milieu de la forêt des Landes. C’est un rêve que j’ai fait. C’est le point de départ. J’ignorais ce que je pouvais en faire. Je l’ai noté sur un coin de mon calepin. Plus tard, j’emmène mon fils à Amsterdam pour regarder les toiles des peintres hollandais. Et je vois dans un coin, un petit tableau. Il y a trois siècles, un Hollandais avait eu le même rêve que moi. Il a peint trois petites maisons qui volaient. Je me suis dit que si lui y arrivait en peinture, pourquoi ne pas le faire en bande dessinée ? Je me suis dit qu’on pourrait raconter une histoire à partir de là.

Justement, tu parlais de peinture. Quels sont tes goûts en ce domaine ?

J’ai cité des peintres hollandais. C’est une école qui m’attire beaucoup. Chez eux, il y a ce mélange de réalisme, de recherche du détail, de sens de l’observation et aussi une fantaisie extraordinaire, un grand mystère parfois. J’essaye de faire cela moi-même, modestement bien sûr. J’aime cette « mixture » des deux. Il y a d’autres lectures que j’affectionne. J’aime beaucoup la sociologie et l’histoire. Certaines des sociétés décrites dans Valérian viennent plutôt après la lecture de sociologues comme Pierre Bourdieu, Edgar Morin. Je me suis inspiré avant tout de la méthode utilisée pour décrire les couches sociales. À vrai dire, je lis très peu de BD, beaucoup d’entre elles sont insupportables. Ce sont des trucs inintéressants, moches, fachos. Je n’aime pas la bande dessinée, j’aime certaines BD, certains auteurs. De la même façon, je n’aime pas « ce » romanesque : il y a trop de romans idiots. Je lis donc plein d’autres choses pour faire mes bandes dessinées. Le problème des gens qui font de la mauvaise bande dessinée, c’est qu’ils passent leur temps à ne lire que de la bande dessinée. Ils ne sont influencés que par ça. Et elles se ressemblent toutes !

Et dans le domaine du cinéma, existe-t-il des œuvres qui t’impressionnent ?

Bien sûr ! Un cinéaste comme Kubrick m’a énormément marqué, que ce soit avec 2001 l’Odyssée de l’espace ou encore Orange mécanique. Dans un certain registre, citons Fellini avec ses images incongrues. Visuellement, cela m’a impressionné. Luis Buñuel, Fritz Lang que j’ai adoré par-dessus tout. Orson Welles. Le cinéma m’a beaucoup plus influencé que la bande dessinée. À ce sujet, j’ai deux grands amours de jeunesse : Franquin et E.P. Jacobs. Ils ont marqué ma jeunesse, ce qui ne fut pas le cas d’Hergé. J’adore Franquin pour son côté antimilitariste, très antiautoritaire. Il y a une fantaisie chez Jacobs que je ne trouve pas chez Hergé, même si c’est l’école de la « Ligne Claire ». Comme par hasard, les quelques albums que j’ai aimés sont ceux dans lesquels Jacobs a collaboré au scénario. Je l’ai su beaucoup plus tard.

Jean-Claude Mézières a collaboré au film Le Cinquième Élement de Luc Besson. Toi-même, tu as des expériences en ce domaine…

Effectivement, j’ai participé au scénario de Bunker Palace Hôtel d’Enki Bilal. C’est une autre expérience. Travailler pour le cinéma est très différent. C’est-à-dire que cela implique des contraintes financières. Cela coûte affreusement cher. Alors que la bande dessinée ne coûte rien. Ça coûte cher de faire le livre, de le vendre, mais la conception d’une bande dessinée ne nécessite qu’une ou deux personnes. Je peux faire cela avec un ami et réaliser une histoire fabuleuse. J’ai donc collaboré à quelques films. Dans le cas de Bunker Palace Hôtel, je ne suis pas mécontent. Même si Bilal et moi pensons que le film n’est pas parfait. Il manquait du temps, de l’argent. C’était aussi sa première œuvre. On m’a demandé d’écrire des tas de trucs… J’ai travaillé sur un film allemand de science-fiction : Il est difficile d’être un dieu. C’était une expérience amusante, mais le résultat est navrant. Là aussi, il manquait du temps et de l’argent. C’est très difficile de faire des films de science-fiction. C’est le genre qui coûte le plus cher. Personnellement, je fonde de grands espoirs sur Luc Besson, puisque c’est le seul en France capable de bien réaliser des films à gros budget. On peut espérer pour lui et mon ami Jean-Claude Mézières un grand succès. Bizarrement, je préfère faire tout de même des romans, travailler pour le théâtre. Un musicien m’a demandé aussi de réaliser un livret d’opéra. Le cinéma, c’est formidable pour le metteur en scène. Pour le scénariste, j’en suis moins certain. Mais il y a beaucoup d’autres moyens de s’exprimer.

Quel est l’album le plus abouti de ton travail ?

Je dirais Les Phalanges de l’Ordre Noir. Oui, si je devais refaire cet album, je le referais exactement pareil. Cette histoire a apporté beaucoup à la bande dessinée. C’est quelque chose qui n’avait pas été fait auparavant. Tout d’abord, une dimension politique, épique, car c’est une épopée, une grande aventure européenne. Une dimension de mémoire, car la bande dessinée a toujours eu des héros très jeunes. Dans cet album, les héros sont des vieux, des anciens de la guerre d’Espagne. Il y a aussi une manière de raconter, puisque j’ai utilisé le monologue intérieur. C’est rarement utilisé en bande dessinée. C’est avec cet album qu’Enki Bilal est devenu un très grand dessinateur. Et pas seulement un dessinateur habile. C’était quelque chose qui n’avait pas été fait en bande dessinée. Quelque chose d’émouvant, de poignant.

Pour terminer, l’incontournable question : quels sont tes projets ?

Je suis en train de finir un roman pour Albin Michel, dont le titre provisoire est Le Triangle des milliardaires. J’ai un nouveau Valérian qui est en marche. Avec Annie Goetzinger, je prépare un nouvel album. Je commence une série avec ce jeune dessinateur Philippe Aymond. Je sors avec Patrick Lesueur un petit livre de voyage qui va s’appeler Les Belles Cubaines. Ce sont les voitures américaines qui sont restées à Cuba depuis 50 ans. Elles n’ont jamais été remplacées. Comme tous les scénaristes, j’ai plein de projets, partant du principe, qu’il y a un projet sur deux qui capote. Il vaut mieux en avoir trop que pas assez. Autrement, je m’investis beaucoup dans mon école de journalisme, basée à Bordeaux. Beaucoup de jeunes y vont, probablement parce que l’école a bonne réputation. La plupart ne savent pas que je suis le scénariste de Valérian, loin de là ! Souvent, ils réalisent en fin d’année : « Eh ! Mais c’est celui qui fait Valérian ! » J’aime beaucoup enseigner. Pas n’importe quoi, puisque c’est du journalisme. Çà ne se répète jamais. Chaque année, ça évolue. Parfois, je me demande si je n’aurais pas fait une plus grande carrière de scénariste sans cette école. Mais j’aime enseigner et voir du monde. Or, le métier d’écrivain est un métier de solitaire…

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Frank Brénugat
Diplômé d’un Master en philosophie, Frank Brénugat a été enseignant en Formation Humaine et Sociale dans les écoles ENSETA Bretagne (École Nationale Supérieure de Techniques Avancées) et ISEN Brest (Institut Supérieur de l’Électronique et du Numérique). Il enseigne actuellement la philosophie dans l’établissement brestois du groupe scolaire Javouhey. Ancien Directeur de la rédaction du magazineParallèles, il se passionne pour les contrées associées aux domaines de l’imaginaire et voue un amour sans bornes à l’égard des voyages.
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