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Quel rôle pour la médecine à venir ?

par Thomas Léon23 août 2015
Thomas Léon

Thomas Léon

« La médecine se retrouve prise d’assaut par des enjeux qui n’ont plus rien de thérapeutique ou de médical. Certaines techniques médicales sont ainsi détournées de leur visée curative et pratiquées en vue de fins encore floues. Ces pratiques sont regroupées sous le terme de « médecine d’amélioration » (enhancement medicine) et elles viennent remettre en question la finalité de la médecine et obligent à se questionner sur son rôle à venir. Ces pratiques émergentes ouvrent plusieurs possibilités, là où la « médecine thérapeutique » se pose dans la nécessité et le rapport à la santé et à la normativité. Alors, comment réussir à penser une médecine parcourue par des finalités différentes ? Comment va évoluer la médecine si elle laisse émerger des pratiques qui ne sont plus thérapeutiques ? Comment poser des normes et des limites à ces pratiques émergentes ? Quel sera le rôle de cette médecine tiraillée par des finalités diverses et parfois contradictoires ? » Telles sont les interrogations plus que légitimes auxquelles nous invite Thomas Léon, étudiant en Master 2 Recherche « Philosophie », spécialité « Philosophie des normes » à l’Université de Rennes 1. Il nous fait ici généreusement don de son mémoire de Master 1 Recherche « Prévention et Décision en Santé », spécialité « Éthique, Soin et Santé », soutenu le 3 juin 2015 à la Faculté de Médecine et des Sciences de la santé de l’Université de Bretagne Occidentale. Qu’il en soit ici remercié. Nous reprenons une partie de ce mémoire mettant en jeu les aspects définitionnels de la médecine d’amélioration et les questionnements associés à ces pratiques au regard de notre société, pratiques plus connues sous le terme de transhumanisme. Le lecteur trouvera par ailleurs l’intégralité du mémoire au format pdf pour une lecture complète d’un sujet ô combien passionnant !

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Quel rôle pour la médecine à venir ?
Normes et limites des pratiques émergentes.

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Introduction

La technologie est devenue vectrice de découvertes et d’espoirs, elle est engagée dans une dynamique et dans un mouvement profond qui a des répercussions sur chaque aspect de l’existence et la société. Elle vient nous donner les moyens techniques pour balayer du revers de la main l’idée d’un corps humain soumis à son milieu ou ses prédispositions, cela en le modifiant de manière – plus ou moins – irréversible. Jusqu’à présent, le corps et son évolution n’étaient que le résultat de sa naturalité, du fait que le corps était inscrit dans le cours évolutif de la vie de la personne. Désormais, cette personne peut décider d’arracher son corps à sa naturalité et en faire autre chose ; toujours un corps, son corps, mais bien autre chose.

La technologie vient s’immiscer dans le corps, de manière matérielle par le biais des prothèses ou des implants, mais aussi de manière chimique par le biais des médicaments détournés de leurs usages ou bien encore par les techniques appliquées à ce corps, comme par exemple les entraînements intensifs. Voilà pourquoi le corps n’est plus un temps sacré : il n’est plus à l’abri de la transformation. Maintenant, il n’est plus surprenant d’entendre une personne dire qu’elle a décidé de se faire refaire une partie du corps ou de la voir prendre des médicaments alors qu’elle est en bonne santé. Le corps est désormais un artefact modulable et modelable, il n’est plus du tout perçu et vécu comme un absolu avec lequel il faut faire durant son existence.

La technologie nous a offert la possibilité de faire voler en éclats cet absolu pour instaurer une forme de relativité du corps organique : nous avons tous la même base corporelle, cependant, certains choisiront de venir la transformer pour une raison ou une autre. Cette transformation n’a rien d’éclectique, cela peut même devenir un effet de mode parfois. Malgré ce caractère inquiétant, ces modifications sont acceptées, voire même plébiscitées, car elles ne paraissent pas nuisibles, comme dans le cas du détournement d’usage de médicaments comme le RITALINE®. Cependant, toute pratique a des conséquences et surtout une évolution.

Le corps se retrouve étudié et ôté à sa naturalité, car il y a une demande. Si des techniques sont recherchées et découvertes pour modifier et transformer le corps, c’est bien parce qu’il y a des investissements et donc des bénéfices en perspectives. Le corps naturel se retrouve lancé dans un mouvement vers un corps modifié, transformé dont on ne sait pas encore ce qu’il sera. Ces techniques de modification du corps servent sa transformation en un corps idéal, fantasmé, mais dont on ne sait encore rien. Intervenir sur son corps, c’est vouloir atteindre quelque chose, mais quoi ? Nous n’avons pas encore de réponse à cela, du moins aucune réponse absolue, car toutes les personnes ayant recours à la modification corporelle ont une raison de le faire, elles peuvent justifier leur action. Ainsi, il y a un mouvement qui accélère encore, car nous n’en sommes encore qu’au commencement des possibilités de modification et de transformation, la Genèse de ce qui pourrait venir métamorphoser le corps en fléau de l’humanité qu’il abrite ou bien s’en servir comme piédestal vers un idéal.

Chose intéressante sinon inquiétante, c’est par le biais de la médecine que la grande majorité des modifications corporelles sont réalisées. L’exemple le plus éloquent est sûrement la chirurgie esthétique, cette pratique qui vient modifier le corps de manière irréversible par le biais de techniques médicales alors qu’il n’y a pas de visée thérapeutique. Cet acte médical n’a rien de curatif (au niveau corporel du moins, on peut très bien supposer une souffrance psychique due à un complexe) alors pourquoi est-ce à un médecin d’accomplir cela ? C’est là une autre sorte de médecine, une médecine qui émerge depuis quelques années, qui vient à évoluer et qui est source d’espoir, mais aussi de crainte : la « médecine d’amélioration ». Médecine encore floue qui est aujourd’hui l’outil qui vient modeler le corps et qui pourrait peut-être, bientôt, le transformer en autre chose.

La médecine se retrouve tiraillée par sa finalité traditionnelle qui est sa visée curative, mais elle est aussi le cocon et l’assise de techniques et de pratiques qui n’ont rien à voir avec cela, qui peuvent même entrer en contradiction avec cela. Ainsi, quel est le rôle d’une médecine qui vient combiner pratique curative et pratique modificatrice ? Comment réussir à encadrer toutes ses pratiques émergentes ? Mais surtout, quel sera le rôle et de cette médecine bicéphale à venir et ses conséquences ? Sera-t-elle un simple outil de la transformation de l’humain ou bien l’ascèse qui viendra le condamner à devenir autre chose ?

Dans un premier temps, nous verrons en quoi l’idée d’une seule médecine est erronée, qu’il y a des formes de médecines et que chacune dispose de sa propre finalité. Ensuite, nous aborderons la « médecine d’amélioration », nous poserons une définition consensuelle, puis nous nous interrogerons sur l’amélioration et sa place parmi les autres formes de médecines. Pour enfin voir qu’il peut y avoir contradiction, mais pas incompatibilité entre les différentes formes de médecines et leurs finalités. Dans un second temps, nous aborderons les normes à fonder pour la médecine d’amélioration, d’abord en définissant les normes puis la normativité chez Canguilhem par le biais du normal et du pathologique. Pour venir au souci de la médecine d’amélioration dont les normes sont encore à construire. Avant d’évoquer les moyens et les limites des pratiques d’amélioration. Enfin, dans une troisième partie, nous évoquerons les prospectives ouvertes par la médecine d’amélioration. Tout d’abord en parlant d’une reconstitution de la médecine comme institution ou bien un envol de la médecine d’amélioration vers l’anthropotechnie, puis en évoquant la société et l’influence de pratiques transformatrices applicables à toutes et à tous. Pour finalement, voir en quoi une telle forme de médecine peut venir légitimer, voire appuyer des courants de pensée, avec l’exemple du transhumanisme.

 

Différentes formes de médecines dans la Médecine

Il apparaît clairement que la société perçoit la médecine selon une idée qu’elle s’en fait, elle parle de la médecine, ou plutôt l’idée de Médecine. Cette Médecine est vue et comprise comme un ensemble homogène de techniques visant le rétablissement de la “bonne santé”. Chacun parle de la Médecine comme quelque chose de forcément bénéfique et de forcément bien intentionné, car nous avons tous pu en faire l’expérience : les médecins sont là pour nous venir en aide et nous porter assistance lorsque nous sentons que quelque chose ne va pas, que nous ne sommes pas en “bonne santé”.

La santé est une notion complexe, nous retiendrons la position de Canguilhem qui la définit ainsi : « La santé est une façon d’aborder l’existence en se sentant non seulement possesseur ou porteur, mais aussi au besoin créateur de valeur, instaurateur de normes vitales. » [1][George Canguilhem, Le normal et le pathologique, 12e édition, Paris, Presses Universitaires de France, 2013 [1966], p. 175]. Face à la santé, il y a la maladie, qu’il définit aussi : « Le malade est malade pour ne pouvoir admettre qu’une norme. Pour employer une expression qui nous a déjà beaucoup servi, le malade n’est pas anormal par absence de norme, mais par incapacité d’être normatif. » [2][Ibid., p. 160]. Ces définitions tournent autour de la normativité et du couple normal et pathologique [3][Nous expliquons cela plus en détail dans la partie II-1]. Ces normes d’abord médicales sont venues s’inscrire dans la société comme chose à atteindre par la médecine, même si le normal et le pathologique deviennent moins des normes que des états. De là découle toute une confiance envers la médecine, car il apparaît qu’elle n’est là que pour la santé et que son seul but est de venir la protéger contre la maladie. Chaque citoyen peut venir se reposer sur le système de santé dont il dispose afin d’être pris en charge et soigné, plus ou moins efficacement.

En plus, la médecine se veut de plus en plus rationnelle, elle cherche à fonder et étendre une science du corps humain et de ses pathologies. Cela peut être discutable, mais le fait est là, cela vient inspirer encore plus confiance à la société puisque l’on voit que tous les moyens sont mis en œuvre pour prendre le mieux possible en charge chacun et parvenir à soigner dans les meilleures conditions possibles. Ainsi, on peut définir la finalité de la Médecine ainsi : « Le but traditionnel de la médecine apparaît comme celui de soigner l’être humain, soit par la guérison complète, soit par l’établissement de conditions physiologiques jugées les meilleures possible, si la guérison complète ne peut être atteinte. » [4][Sylvie Allouche, « Des concepts de médecine d’amélioration et d’enhancement à celui d’anthropotechnologie », in Jean-Noël Missa, Laurence Perbal (dir.), « Enhancement » : éthique et philosophie de la médecine d’amélioration, Paris, Vrin, 2009, p. 67]. Malgré cette acception de la médecine, les faits sont ainsi : des techniques médicales peuvent être utilisées afin d’atteindre des buts différents. Voilà comment une Médecine comme idée liée par la même finalité vient voler en éclats : elle abrite des techniques communes, mais pas les mêmes finalités.

Nous allons dès lors être amenés à parler de formes de médecines plutôt que de la médecine. Le terme « médecine » même s’il est utilisé habituellement ne peut plus convenir puisqu’il ne fait qu’enfermer sous un couvercle le bouillonnement d’une institution en mutation. Il convient désormais de venir détailler ces différentes formes de médecines auxquelles nous pouvons nous confronter : d’abord, la médecine préventive, la médecine curative et la médecine palliative, ces trois formes que nous regrouperons sous le terme « médecine thérapeutique » (d’une manière qui peut sembler arbitraire, mais qui nous semble cohérente). Et vient ensuite une quatrième forme : la « médecine d’amélioration ». Chacune de ces formes vient s’appuyer sur un fond commun, sur une base de connaissances et de techniques dont peut émerger plusieurs pratiques. Elles ont aussi en commun une certaine vision de l’humain comme corps qu’il faut rationaliser au maximum afin de pouvoir mieux le prendre en charge : comme c’est le cas avec l’evidence based medicine par exemple, où la prise en charge du patient est certes individuelle, mais on lui applique des données (preuves – evidence) recueillies lors de recherches, d’études cliniques, d’essais, etc. On vient inscrire le patient (et donc l’humain) dans une grille de lecture rationnelle.

Les différentes formes de médecines sont inscrites dans la même institution : l’hôpital. Chaque forme de médecine trouve foyer dans l’institution hospitalière et a donc une position qui vient impacter sur la société et son jugement. Nous pourrions aller jusqu’à trouver un sens à ce terme général de « médecine », un sens provenant d’une continuité, d’une temporalité du soin : la médecine préventive puis la médecine curative puis la médecine palliative, et donc une complémentarité d’où pourrait naître l’idée de Médecine, mais cela n’est pas suffisant. Néanmoins, le terme médecine demeure adéquat, car on parle de l’institution et des pratiques, et c’est aussi une manière d’évoquer la médecine en général comme ensemble de techniques et pratiques appliquées à l’être humain, mais cela ne suppose plus un tout homogène et tourné vers la même fin.

La médecine n’est pas une discipline figée qui tend vers la même finalité, chacune de ses formes ne tend pas vers le même soin. Mais qu’en est-il de la médecine d’amélioration ? Encore émergente, cette forme de médecine vient remettre en question la Médecine et fait voler en éclats son unité, car où placer l’amélioration dans la continuité du soin ? Voilà à quoi vient se confronter la médecine d’aujourd’hui. La « médecine d’amélioration » est une forme de médecine qui ne peut pas s’inscrire dans l’idée que chacun se fait de la pratique médicale, car elle n’est pas liée au soin ou à la normativité. Elle n’a jamais été prise dans l’étau de la thérapeutique, elle a réussi à s’épanouir en dehors, mais elle n’en est pas si éloignée pour autant, car elle demeure une médecine et donc une pratique liée à l’humain et aussi au soin, une autre forme de soin.

Donc, la médecine ne fait référence qu’à une institution regroupant dans pratiques médicales qui ont des finalités diverses et variées, ainsi qu’un regroupement de techniques et de pratiques misent au service des êtres humains. La médecine préventive a pour finalité de prévenir l’apparition des maladies ; la médecine curative a pour but de soigner les maladies lorsqu’elles se déclarent ; la médecine palliative a pour but d’accompagner la fin de vie. Certes, on peut regrouper tout cela sous l’action de soigner : sous le soin thérapeutique, mais cela serait réducteur, bien trop restreint et surtout insuffisant pour venir englober la « médecine d’amélioration », cette forme de médecine qui ne vient pas s’inscrire dans l’action thérapeutique liée à la santé. La « médecine d’amélioration » n’est pas qu’une forme pittoresque de médecine vouée à demeurer réservée à quelques-uns, bien au contraire. C’est là quelque chose qui prend de l’ampleur :

L’effacement des frontières entre médecine thérapeutique classique et médecine d’amélioration constitue une des caractéristiques principales de la biomédecine du XXIe siècle. Dans la biomédecine contemporaine, les nouveaux médicaments et technologies thérapeutiques peuvent être utilisés non seulement pour soigner le malade, mais aussi pour améliorer certaines capacités humaines. [5][Jean-Noël Missa et Laurence Perbal, « Enhancement : introduction à l’éthique et la philosophie de la médecine d’amélioration. », in Missa J.-N. et Perbal L. (dir.), op. cit., p. 7].

Ainsi, même si rétablir la bonne santé est une finalité générale applicable à la médecine que nous appelons thérapeutique (préventive – curative – palliative) et que c’est encore cette finalité qui vient à prévaloir dans le cadre de l’institution médicale et l’institution hospitalière, on ne peut nier que ce n’est plus la seule finalité possible à la médecine. On pourrait alors chercher à trouver une définition de la médecine plus englobante et plus générale, comme par exemple : « La médecine, avec sa tension de lutte contre la maladie, exprime en une synthèse ramassée l’angoisse de l’humanité devant la souffrance et la mort ; elle exprime la volonté humaine d’aider chacun face à la menace existentielle radicale ». [6][Jérôme Goffette, Naissance de l’anthropotechnie. De la médecine au modelage de l’humain, Paris, Vrin, 2006, p. 33].

Voici une définition qui écarte la notion de normativité et qui vient se concentrer sur l’humain et son rapport au monde. La médecine comme forme d’accompagnement vers la mort inéluctable de tout patient, car, in fine, la médecine thérapeutique n’a pas pour but de venir s’opposer à la mort. Ce qui n’est pas forcément le cas pour la « médecine d’amélioration » lorsqu’elle sera assez élaborée pour pouvoir permettre d’espérer le recul du trépas. La « médecine d’amélioration » se voit attribuer de nombreux buts et de nombreuses aspirations, tout cela demeure encore sauvage, il est donc nécessaire de mieux comprendre cette forme de médecine.

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Une forme émergente : la « médecine d’amélioration »

Une fois donné, le terme « médecine d’amélioration » demeure cryptique puisque l’on se rend rapidement compte que l’on peut y ranger toute sorte de pratiques et aussi toute sorte de dérives. Il est donc nécessaire de mieux comprendre ce terme afin de lui enlever son ambiguïté.

La « médecine d’amélioration » est en fait la traduction du terme anglo-saxon « enhancement medicine » qui vient du terme « human enhancement ». L’human enhancement « est l’ensemble des techniques visant à surmonter les limites des capacités humaines usuelles, qu’elles soient physiques ou mentales » [7][Jean-Yves Goffi, « Amélioration – Enhancement », in Gilbert Hottois, Jean-Noël Missa et Laurence Perbal (dir.). L’humain et ses préfixes. Une encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme. Paris, Vrin, 2015, p. 193]. Dès lors, l’enhancement medicine est une forme de médecine qui cherche à intervenir sur l’humain afin de l’aider à dépasser ses limites naturelles.

La traduction en français de cette médecine demeure source de tension, notamment avec le terme « anthropotechnie » qui renvoie à un concept développé par Jérôme Goffette dans son ouvrage, Naissance de l’anthropotechnie [8][Paris, Vrin, 2006]. Néanmoins, cette traduction n’a pas été retenue dans l’usage courant même si elle recouvre la même réalité (et qu’elle est utilisée par certains), comme l’explique Jean-Yves Goffi : « Il a été proposé de nommer “anthropotechnie” ces usages de la médecine qui s’inscrivent dans l’espace compris entre l’ordinaire et l’amélioré. Mais l’usage n’a pas validé ce terme et les vocables “médecine d’amélioration/enhancement medicine” ont continué à prévaloir. » [9][J.-Y. Goffi, loc. cit.]. Ainsi, la « médecine d’amélioration » se définit finalement par le fait qu’elle fait usage de techniques développées par la médecine sans pour autant avoir la santé comme visée première.

Ce n’est pas une médecine qui cherche à guérir, mais bien à modifier l’humain, elle vient donc extirper des techniques de leurs buts premiers pour se les accaparer et les utiliser dans des buts différents. Cependant, la traduction d’usage « médecine d’amélioration » reste problématique, car de là peut aussi provenir de l’ambiguïté : « Le problème n’est pas tellement lié à la diversité des traductions possibles, mais plutôt au choix du terme “amélioration”. Il suggère en effet que tout enhancement est une amélioration, c’est-à-dire une avancée ou bien un progrès. » [10][J.-Y. Goffi, Ibid., p. 193-194]. Il est donc nécessaire de réfléchir sur le terme « amélioration ». Il est impossible de ne pas voir dans le terme « amélioration » un jugement de valeur, chose remarquée par beaucoup et explicitée par Jerôme Goffette :

Améliorer, étymologiquement, c’est aller vers le mieux, passer à un état meilleur. Implicitement, il y a une valorisation générale qui posera problème dès qu’il s’agira de porter un jugement sur cette pratique, car comment remettre en cause ce qui se présente, dans sa dénomination, comme un pas vers le mieux ? Alors que nous avons besoin d’un terme avant tout descriptif, nous nous trouvons en face d’une composante normative à l’axiologie positive. [11][J. Goffette, Naissance… op. cit., p. 123-124].

Dès lors, par quel mot remplacer « amélioration » pour qu’il n’y ait pas ce jugement de valeur ou bien un sous-entendu ? « Augmentation » ? Non, le contraire de ce terme est la diminution : or, quel humain voudrait cela ? C’est donc aussi porteur d’un jugement préconçu sur l’humain et la pratique de l’enhancement medicine. On ne peut pas parler d’une « médecine d’augmentation », car cela voudrait dire que ceux qui n’y ont pas recours sont inférieurs. Cependant, étrangement, la terminologie « humain augmenté » est parfois d’usage pour parler d’un humain ayant eu recours à l’enhancement. On pourrait aussi parler de « rehaussement », mais cela n’a qu’une valeur quantitative ; or l’humain se définit par son aspect qualitatif. Il est peu compréhensible de dire que l’humain se rehausse. Pourquoi pas « optimisation » alors ? C’est un terme certes mélioratif, mais qui n’est pas porteur d’un jugement de valeur fort, juste d’une possibilité de parvenir au meilleur de quelque chose, cependant, cela n’est pas suffisant pour la forme de médecine dont nous parlons :

[…] on peut optimiser et améliorer la nature humaine, une personne, une capacité ou un état, or, comme je viens de le souligner, optimiser la personne que je suis implique que j’améliore franchement certaines de mes capacités. Ensuite, optimiser se réfère à la réalisation d’une qualité déterminée, alors qu’améliorer au sens propre dénote le dépassement d’une qualité donnée qui va au-delà de ses limites “naturelles”. [12][Bernard Baertschi, « Devenir un être humain accompli : idéal ou cauchemar ? », in Missa J.-N. et Perbal L. (dir.), op. cit., p. 83].

Nous revenons donc à « amélioration » un terme qui au-delà de la médecine peut tout autant s’appliquer à l’humain. Depuis que l’humain est en possibilité d’intervenir sur son environnement, il le fait. Ainsi, il améliore ses conditions de vie et d’existence au sein d’une nature qui peut lui être parfois hostile. Il le fait de diverses manières, par le langage, par l’écriture, la cuisine ou encore par la fabrication d’outils. Ici, « amélioré » devient presque le synonyme d’ « artificialisé ». Plus encore, « amélioré » renvoie au culturel. Cette opposition se retrouve au sein de l’humain qui cherche à s’extirper de la nature (l’inné) et son emprise en imposant la culture (l’acquis) et cela passe par l’artificialisation.

Améliorer ses conditions de vie ne signifie pas que les rendre meilleures, mais aussi les rendre plus adaptées. Voilà pourquoi il nous semble nécessaire de garder le terme « amélioration » pour parler de cette forme de médecine émergente, aux buts non thérapeutiques, une fois qu’on lui retire toute sa connotation axiologique, même si, finalement, toute modification prend racine dans une volonté d’arriver à quelque chose de mieux.

Lorsque nous parlons de « médecine d’amélioration », nous parlons d’une forme de médecine qui cherche modifier un humain, un humain qui désire se retrouver mieux adapté au monde en dépassant certaines limites qui lui sont imposées depuis sa naissance. Bien sûr, cette adaptation est un mieux, un meilleur, mais ce jugement n’est pas posé par la pratique dont il fait usage, mais provient de celui qui en fait usage. Ainsi, l’amélioration n’est pas absolue, elle est relative à un être humain qui s’inscrit dans une pratique médicale visant l’amélioration. Ici, l’amélioration n’est que descriptive, au sens où elle vient dépasser certaines limites, ce n’est pas un progrès, mais une modification.

De plus, il est aussi nécessaire de différencier « amélioration » et « réparation », l’une donne et l’autre rend. Ces deux pratiques médicales usent des mêmes techniques, mais leurs actions n’ont pas le même sens. Mais encore une fois, cela demeure compliqué, car on applique cela à un être humain, un sujet qui perçoit et juge. Ce qui est une réparation pour l’un peut être une amélioration pour l’autre : « Une seule et même action ou procédure sera thérapeutique pour les uns et “augmentative” pour les autres ; une seule et même action ou procédure pourra être thérapeutique pour un individu à un moment donné et “augmentative” pour ce même individu à un autre moment. » [13][J.-Y. Goffi, « Thérapie, augmentation et finalité de la médecine », in Missa J.-N., Perbal L. (dir.), op. cit., p. 100].

Maintenant que nous avons posé la médecine d’amélioration (désormais sans guillemets, car nous l’avons approfondie), une tension fait immédiatement surface : peut-on concilier le soin (comme simple thérapeutique) et la modification/transformation du corps humain sans aucun but thérapeutique ? En théorie, cela est impossible, car il est inscrit dans le code français de déontologie médicale que « le médecin doit s’interdire, dans les investigations et interventions qu’il pratique comme dans les thérapeutiques qu’il prescrit, de faire courir au patient un risque injustifié. » [14][Code de déontologie médicale, Éditions Novembre 2012. Disponible sur le site internet du Conseil national de l’Ordre des médecins : http://www.conseil-national.medecin.fr/sites/default/files/codedeont.pdf]. Et qu’en plus, le code de déontologie est synonyme de loi en France, donc cet article 40 se retrouve mot pour mot dans le Code de la Santé Publique : Article R4127-40. Le médecin a donc impossibilité de venir mettre en danger son patient si le risque n’est pas justifié, la justification passant ici par la norme médicale. Le soin thérapeutique a donc un cadre législatif.

Ainsi, le médecin ne peut faire prendre de risque à son patient que si cela peut apporter un bénéfice à sa santé, comme les opérations chirurgicales ou bien prescrire des médicaments agissant chimiquement sur le corps. Les risques sont contrebalancés par les bénéfices thérapeutiques espérés pour la santé et la nécessité que cela implique. Un patient malade doit être soigné. Or, la médecine d’amélioration transforme le corps, et cela, par le biais de techniques médicales qui peuvent avoir des conséquences, mais ce n’est pas dans un but relatif à la santé, le bénéfice ne tend pas vers une nécessité, mais vers un possible.

Le code de déontologie et la loi posent donc un cadre réglementant les pratiques médicales, mais cela n’est que de la théorie, car la pratique vient prouver le contraire. La chirurgie esthétique vient contredire cela, ou tout du moins, remettre en question la notion de « risque injustifié ». Cette pratique est médicale, elle est exercée par des médecins diplômés d’état et pourtant, il n’y pas de curatif dans cette pratique, aucune nécessité (nous différencions ici chirurgie esthétique et chirurgie réparatrice). C’est une pratique à risque qui a déjà fait des morts, pourtant, il n’y a aucun bénéfice direct pour la santé et cela n’a rapport à aucune pathologique. Donc, qu’est-ce que ce « risque injustifié » et surtout, qu’est-ce qui justifie ce risque ? La réponse reste en suspens, mais en tout cas, ce n’est pas le code de déontologie ou la loi qui va la donner. Dès lors, la médecine autorise la transformation du corps, et cela, sans aucune visée thérapeutique : la médecine d’amélioration peut donc émerger aux côtés de la médecine thérapeutique.

 

Une reconstruction institutionnelle de la médecine

L’émergence de la médecine d’amélioration et son évolution entraîneront une modification de la médecine comme institution. La médecine thérapeutique, forme majoritaire, aujourd’hui, va peu à peu se retrouver acculée par la médecine d’amélioration dont les techniques vont devenir de plus en plus perfectionnées et donc de plus en plus utilisées. En plus, la convergence des NBIC va venir consolider tout cela en important des connaissances scientifiques, informatiques et technologiques au service du corps et de sa modification. Dès lors, la médecine ne sera plus uniquement le moyen de venir soigner les maladies, mais aussi le moyen de venir intervenir sur son corps pour le modifier selon sa volonté.

Certes, cela est possible aussi maintenant, mais cela reste restreint, là, nous parlons d’une possibilité étendue et vertigineuse de modifications et transformations possibles. L’institution médicale, notamment l’hôpital, va devoir s’adapter à ce changement et à ce glissement des pratiques.

Le rôle de la médecine sera amené, lui aussi, à évoluer puisqu’il viendra englober plus que le thérapeutique et le curatif. La médecine et son rôle ne seront pas nécessairement différents de ce qu’ils sont déjà, mais quelque chose va venir s’y ajouter. Voilà pourquoi l’institution va devoir prendre conscience de cela et se reconstituer autour de cela. L’on ne peut pas garder une institution basée sur une médecine purement thérapeutique alors qu’une autre forme de médecine commence à s’imposer de plus en plus.

Cette institutionnalisation de la médecine d’amélioration sera ce qui va lui permettre de croître et aussi d’être pratiquée sereinement : c’est ce qui va permettre la mise en place de protocoles sanitaires pour éviter les effets secondaires de certaines pratiques, c’est aussi ce qui va venir offrir la possibilité de se modifier plus facilement. Cette réunification de plusieurs formes de médecines au sein d’une nouvelle institution (on peut déjà parler d’unité aujourd’hui, mais est-ce que cela sera toujours le cas quand la médecine d’amélioration sera plus pratiquée que la médecine thérapeutique ?) va permettre d’éviter une opposition stérile pour offrir un éventail de possibilités grandissant et florissant.

Tout cela sous l’égide bienfaiteur du soin, aussi bien comme cure (le curatif) que le care (le prendre soin). On pourra donc avoir une institution du soin, aussi bien cure que care. Donc, aucune opposition, aucune continuité, mais bien deux versants d’un même rapport à l’humain.

Cette reconstruction de la médecine et de son institution sera inévitable et probablement aussi destructrice que salvatrice : il y aura des prérogatives à abandonner et des enjeux à venir créer, mais elle est indispensable. Il faut que l’institution évolue afin de rester adéquate à la population, s’il n’y a pas de reconstruction alors les pratiques d’amélioration se feront très certainement ailleurs, dans des cliniques privées ou bien des infrastructures hors champ médical et c’est ainsi que pourront intervenir les plus perfides dérives.

Englober une technique par l’institution, c’est la maintenir sous surveillance sans forcément l’asphyxier. Rejetez cette technique et elle trouvera un autre moyen d’être pratiquée, car elle sera l’objet d’une demande. L’exemple le plus parlant pour exprimer cela, c’est l’avortement avant la Loi Veil de 1975 [15][Loi n° 75-17 du 17 janvier 1975 relative à l’interruption volontaire de la grossesse], c’était une pratique utilisant des pratiques, pour certaines médicales, d’autres aux simples relents vaguement médicaux. Les « faiseurs d’anges » étaient les praticiens et leurs résultats étaient parfois catastrophiques. La mort de la mère n’était pas rare et si elle survivait, les conséquences pouvaient être traumatisantes (infection, stérilité, etc.). Cependant, une fois que l’avortement fut institutionnalisé, il fut l’objet d’un soin et donc d’attention et de sécurité. C’est désormais une pratique, certes toujours dangereuse, car en médecine rien n’est sans danger, mais bien mieux encadrée et s’il y a complication, la prise en charge est immédiate.

Quand on médicalise une technique ou une pratique, on vient la rendre plus confortable et moins dangereuse, car cela sera effectué par des personnes formées durant plusieurs années et qui seront entourées d’une équipe de professionnels. Il faut tout faire pour éviter l’apparition de « faiseurs d’anges » dans la médecine d’amélioration, car ici, les « anges » qu’ils créeront n’auront plus rien de cynique, mais seront pourtant bien des messagers.

Outre cette reconstruction institutionnelle, qui doit se faire, mais qui peut très bien ne jamais se faire, le statut et le rôle du médecin sont aussi à remettre en question. La médecine d’amélioration exploite des techniques au départ thérapeutiques, mais cela dans un but non curatif, alors le médecin qui vient appliquer ces techniques et qui a suivi plusieurs années d’études en gardant la santé comme pierre de touche se retrouve déstabilisé, voire même remis en question.

Dans l’esprit de chacun, le médecin est celui qui est là pour soigner, pour remettre sur pied les personnes malades, mais les chirurgiens esthétiques ne font pas cela, ils ne viennent pas soigner un patient malade, ils accèdent à la demande d’un individu. Nous pouvons ici voir que le statut du patient est à remettre en question également, puisqu’un patient qui fait appel à la médecine d’amélioration n’est pas le même que celui qui vient faire appel à la médecine thérapeutique. Cependant, c’est le changement de rôle du médecin qui sera plus critique, puisque sans rapport à la santé, il se retrouve comme simple praticien :

Le changement professionnel le plus important vient du fait que la satisfaction d’une demande ne s’impose pas comme s’impose le remède face à une maladie. Quand l’anthropotechnicien aura émis ses propositions, le client est alors en face d’un choix, situation spécifique de l’anthropotechnie. […] Finalement, le schéma de la consultation anthroptechnique n’est plus documentation-interrogation- auscultation-diagnostic-traitement et pronostic, mais documentation-expression de la demande- auscultation-proposition-choix du client. [16][J. Goffette, Naissance…, op. cit., p. 139].

Le médecin devient simple praticien, car il n’est plus que celui qui peut dispenser une technique particulière sur demande d’un patient devenu client. Il n’est plus ici question de normal ou de pathologique, mais bien de possibilités. Il se retrouve comme détenteur d’un savoir technique applicable au corps humain, et cela, sur simple demande. Les soins (pris comme care) qu’il vient à dispenser n’ont rien de nécessaire, ils ne sont que possibles. Il n’y a plus ce rapport de nécessité au médecin, lorsqu’un patient est malade, le médecin est là pour appliquer des techniques et c’est nécessaire, car la vie du patient peut en dépendre. Ici, l’individu n’est pas en danger ou bien dans un état déprécié au sens médical, il est juste en quête d’une modification pour se sentir mieux ou être plus performant. La situation est donc que le praticien propose et le client dispose.

La relation de soin ne se noue plus dans le dialogue autour d’une souffrance ou d’une maladie, mais elle va être codifiée et cadrée par un contrat mercantile :

Ainsi, il n’y a plus de relation médecin-patient, mais une relation praticien-client. Il n’y a plus d’impératif, d’obligation d’assistance, comme en médecine où la maladie induit un devoir de soigner, mais une relation de prestation de service. Il n’y a plus une maladie à diagnostiquer, mais un client qui exprime une demande. Il n’y a plus un traitement à prescrire, mais une palette de propositions à exprimer, comprenant la possibilité de ne rien faire. Il n’y a plus une décision dont l’acteur pivot reste souvent, même aujourd’hui, le médecin (même si le patient, ensuite, est libre de consentir), mais une décision qui, en anthropotechnie, relève presque exclusivement du client, que ce soit dans sa formulation ou son choix final. [17][J. Goffette, « De l’humain réparé à l’humain augmenté : naissance de l’anthropotechnie », in Kleinpeter E. (dir.), op. cit., p. 96].

Cette nouvelle situation impose un transfert du pouvoir. Dans la médecine thérapeutique, le médecin est celui qui vient répondre à un besoin, à une nécessité. Un patient qui est malade peut certes refuser des soins, mais cela ne sera pas dans son intérêt. Mais dans la médecine d’amélioration, le pouvoir est entre les mains du client. Le médecin est un praticien qui vient répondre à la sollicitation d’un individu libre d’accepter ou de refuser les moyens qui lui sont proposés.

C’est le commerce porté au cœur de la médecine : le médecin offre ses services dont il devient simple exécutant et le patient choisit d’en profiter ou non et devient ainsi client. Cette relation praticien-client est ce qui peut venir porter un coup cruel à la médecine et à l’institution aussi. L’institution médicale jouit d’une bonne réputation, celle d’un système équitable et aux valeurs fondatrices, alors si l’on vient introduire le commerce à l’intérieur, les conséquences seront désastreuses. Parce que, comme c’est déjà le cas pour la chirurgie esthétique, la médecine d’amélioration et ses techniques auront un coût, il sera variable, mais certainement pas à la portée de toutes les bourses, il y aura donc iniquité.

Cette nouvelle relation vient aussi questionner le rôle du médecin au sein de la médecine et son institution. Un médecin peut-il faire usage de techniques sans visée thérapeutique ou ne peut-il qu’appliquer des soins curatifs ? Le médecin est-il enfermé dans un rôle social et moral ou peut-il avoir d’autres buts que le seul soin thérapeutique ? Certes, nous venons de parler du médecin et du praticien, mais le praticien n’en sera pas moins un médecin, car on peut supposer qu’il aura tout de même étudié la médecine pour en utiliser les techniques. Donc, qu’est-ce qui fait qu’on peut dire d’un individu qu’il est médecin ? Ses études ? Sa spécialité ? Les techniques qu’il utilise ou leurs finalités ?

La médecine d’amélioration vient questionner tout cela. Mais on peut aussi se demander si la médecine d’amélioration n’est une médecine que parce qu’elle est pratiquée par des médecins ? Est-ce la médecine qui vient donner son rôle au médecin ou est-ce le médecin et son action qui fondent la médecine ?

Dans la mesure où nous ne faisons que spéculer, on peut très bien imaginer que la médecine d’amélioration n’est qu’une transition, une sorte d’entre-deux, une corde tendue entre ce qui était médical et ce qui sera autre chose. La médecine se retrouve engagée dans un mouvement qu’elle ne désirait aucunement, elle voit ses techniques être détournées pour des fins qui n’étaient pas les siennes au départ et qui commencent à se renforcer, mais cela sans avenir clair. Or, tout cela repose sur les médecins qui viennent à détourner ses usages, et ces médecins même s’ils n’interviennent pas sur la santé veulent quand même demeurer médecins :

[…] l’émergence de l’expression « médecine d’amélioration » nous semble en réalité une réponse errante au désir de rester fidèle à la vocation première de la médecine : même quand on pratique une médecine d’amélioration on veut toujours être médecin, on veut encore être dans le soin, soin légitimant et jamais achevé de l’âme, par le biais du soin du corps, soin surtout qui n’oublie pas la devise minimale de la médecine que constitue le primum non nocere. [18][S. Allouche, « Des concepts de médecine d’amélioration et d’enhancement à celui d’anthropotechnologie », in Missa J.-N., Perbal L. (dir.), op. cit., p. 71].

L’autre chose qui vient renforcer cette hypothèse, c’est l’abandon du normal et du pathologique : peut- il y avoir une médecine en dehors de ces deux concepts ? Cela pose problème : « en effet, si l’on ôte ces deux notions centrales [le normal et le pathologique], la fonction et le but du médecin se dissolvent, car ce qui les caractérise, c’est qu’il soigne, c’est-à-dire qu’il s’efforce de traiter un état pathologique pour restaurer un état normal. La médecine, toute tendue entre ces deux notions, ne peut se concevoir en dehors d’elles. » [19][J. Goffette, Naissance…, op. cit., p. 95]. Il est très difficile d’imaginer une médecine ayant d’un côté pour but de soigner et de l’autre d’améliorer.

C’est le cas aujourd’hui, car la médecine d’amélioration émerge à peine et vient prendre racine dans la technique médicale traditionnelle, mais cela deviendra plus problématique quand ces techniques d’amélioration seront omniprésentes et revendiquées. La médecine peut-elle à la fois revendiquer la récupération de la normativité et la modification de l’humain sans bénéfice pour la santé ? Pour répondre à cette question, il faut à nouveau définir ce que l’on souhaite prendre en compte : les moyens ou les fins. Qu’est-ce qui vient définir la médecine d’amélioration ? Les techniques qu’elle utilise ou bien ses fins ? Les deux positions sont possibles :

Car de deux choses l’une : ou bien l’on considère qu’est véritablement définitoire de la médecine le savoir et les techniques qu’elle utilise, et corrélativement qui le but qui lui est spontanément associé (le rétablissement de la norme) est trop étroitement conçu – c’est ce vers quoi point, nous semble-t-il, l’expression « médecine d’amélioration » ; ou bien l’on considère qu’est véritablement définitoire pour elle son but traditionnel et non ses moyens, et que toute utilisation non soignante des techniques médicales fait sortir de la médecine pour entrer dans autre chose, qui reste encore à définir. [20][S. Allouche, loc. cit.].

Ainsi, que l’on ait une vision déontologique ou une vision conséquentialiste, la médecine d’amélioration reste ou bien est exclue de la médecine. Cette prise de position sera nécessaire lors de la reconstruction institutionnelle de la médecine, il va falloir poser une définition de ce qui est médical et de ce qui ne l’est pas. Le résultat ne sera ni bon ni mauvais, ce sera juste un fait. On ne peut pas légitimement dire que c’est mieux si la médecine d’amélioration reste une forme de médecine, pourquoi est-ce que ce serait mieux ? Pourquoi est-ce que ce serait néfaste ? Il est tout à fait possible de venir ériger une autre discipline pour les techniques d’amélioration, mais une discipline n’ayant plus aucun rapport avec le médical ; même si, il y a rapport avec la médecine, car on intervient sur un corps et il sera indispensable d’avoir des médecins pour prendre en charger les complications éventuelles d’interventions techniques sur le corps ou le psychisme.

Quelle serait cette discipline ? Voilà où l’anthropotechnie définie par Jerôme Goffette pourrait devenir réalité, une discipline anthropotechnique ; l’anthropotechnologie. Mais ce ne peut pas être le cas, la médecine traditionnelle est déjà anthropotechnique, elle est déjà modificatrice de l’être humain. Ainsi, « la médecine est une activité essentiellement anthropotechnique, une activité à travers laquelle l’homme se modifie et dès lors repousse les limites de sa condition finie. L’acceptation de la nature d’homo faber de l’homme implique de comprendre l’anthropotechnie comme le cadre général des pratiques humaines, qu’elles soient scientifiques et techniques ou non. » [21][A. Klein, « Quelle médecine pour l’homme augmenté ? Étude des enjeux techniques de l’anthropotechnie. », in Tremblay-Cléroux M.-E. et Chassay J.-F. (dir.), op. cit., p. 65]. Il ne peut y avoir une discipline anthropotechnique pure puisque l’anthropotechnie est partout. Jerôme Goffette a théorisé un concept important, si important qu’il réussit à dépasser la seule médecine d’amélioration pour recouvrir toutes les techniques d’amélioration que l’humain utilise

La possible discipline à fonder pour les techniques d’amélioration demeure donc en suspens. Au-delà de son appellation, est-ce que cette discipline pourra subsister en dehors de la médecine ? Car être une forme de médecine apporte une légitimité indéniable. Ce qui est médical sera mieux accepté que ce qui n’est pas médical. Ainsi, des techniques appliquées au corps seront mieux acceptées et peut-être mieux comprises si elles demeurent dans le médical, puisque si elles s’en écartent, elles seront tout de suite interrogées sur leurs intentions et leurs buts.

 

L’influence des techniques d’amélioration sur la société

La médecine d’amélioration vient aussi s’immiscer dans la sphère sociétale où sa pratique aura aussi des répercussions importantes. D’abord parce que l’institution médicale elle-même influe sur le corps et la société, comme le souligne Michel Foucault : « La médecine, c’est un savoir-pouvoir qui porte à la fois sur le corps et sur la population, sur l’organisme et sur les processus biologiques, et qui va donc avoir des effets disciplinaires et des effets régularisateurs. » [22][Michel Foucault, « Il faut défendre la société ». Cours au Collège de France. 1976, Paris, Gallimard/seuil, 1997, p. 225]. Dès lors, si elle évolue, son impact social et sociétal va se modifier et engendrer des conséquences inédites.

La médecine vient s’immiscer dans de nombreux domaines tels que l’économie, la santé publique, mais aussi des choses totalement éloignées qui touchent au personnel comme l’alimentation ou même au plus intime à travers la sexualité. Là aussi les normes ont une importance capitale, puisqu’elles viennent se montrer prescriptives au nom de la médecine et de la santé.

Donner la possibilité aux êtres humains de se modifier ou se transformer aura forcément des conséquences sur les groupes qu’ils viennent à composer, dont la société. La perspective qui parait la plus envisageable est la fracture sociale entre plusieurs individus ou groupes d’individus. Comme lors de tout choix possible, les décisions viendront à diverger, ainsi certains individus s’amélioreront et d’autres non, certains individus seront pour les améliorations et d’autres non, certains individus seront pour plus d’amélioration et d’autres non. C’est là quelque chose de logique et de totalement prévisible, mais on peut creuser encore plus cette notion de fracture sociale et au lieu de la placer au niveau de la volonté ou non de faire quelque chose, venir l’amener à la possibilité de faire ce quelque chose.

Inutile de fantasmer sur une humanité améliorée en totalité : l’argent est ce qui offrira la possibilité d’avoir recours à des techniques améliorantes. Finalement, la fracture sociale ne change pas de celle qui peut exister aujourd’hui entre les personnes modestes et les personnes pouvant s’offrir des choses inaccessibles pour d’autres. La fracture va donc changer d’aspect, mais pas de nature, il y a toujours ce même rapport à l’économie et à la distribution des richesses.

Cependant, de cette facture déjà présente peut en découler une seconde, celle-ci nouvelle et plus néfaste encore, une fracture entre les améliorations elles-mêmes. On pourrait voir émerger des personnes avec de bonnes améliorations et d’autres avec de mauvaises améliorations, il n’est pas question ici de juger de l’utilisation de ces améliorations ou de leur but, mais bien de leur réalisation, de leur mise en place. On en revient au coût des améliorations, certains se tourneront vers des techniques au rabais et se verront donc octroyer des modifications de moins bonne qualité, voire même ratées :

Si le prix des technologies d’usage individuel est en décroissance, on peut toutefois se demander si des produits manufacturés d’une haute qualité nécessaire à un usage sécurisé seront accessibles au plus grand nombre ou si l’on n’est pas à la veille d’une nouvelle ségrégation entre hommes « bien augmentés » et « mal augmentés », en fonction des contraintes financières ou du contrôle de la diffusion des technologies. [23][Bernard Claverie, Benoît Le Blanc, « Homme augmenté et augmentation de l’humain », in Kleinpeter E. (dir.), op. cit., p. 76].

La fracture va donc peut-être provenir des techniques modificatrices et elle entraînera peut-être des discriminations, sinon une ségrégation voire même des conflits. Quant à certaines oppositions, elles seront totalement exacerbées, comme celle qui oppose les technophiles et les bioconservateurs. Leur opposition est certes parfois violente verbalement parlant, mais avec l’essor des techniques modificatrices de l’être humain, certains extrémismes peuvent venir à naître.

Une autre fracture exacerbée sera celle déjà existante entre les différentes générations. Les améliorations ou augmentations ne seront pas applicables à tous et à toutes, les personnes après un certain âge n’auront pas la possibilité de recourir à certaines techniques modificatrices et seront donc écartées. Va alors apparaître un groupe de personnes qui ne peut pas avoir recours à des modifications, tout en voyant des personnes plus jeunes en profiter. En plus de l’injustice créée, cela va venir fracturer l’expérience des deux groupes.

Un être humain modifié, aux capacités physiques décuplées, aux fonctions cognitives optimisées et à l’espérance de vie rallongée n’aura pas la même lecture de la réalité et de l’existence qu’une personne ne pouvant rien changer à sa condition physique et psychique, se sachant très bien condamnée à une mort prochaine. Une importante rupture va se faire entre ceux qui ont vécu sans modification et ceux qui vivront avec des modifications.

Quelque chose d’autre peut aussi apparaître, ce ne sera pas tant une fracture qu’une incompréhension : si l’on a des techniques permettant à l’humain d’atteindre le bien-être (même éphémère ou méphitique), alors pourquoi certains demeurent mélancoliques ou mal dans leur peau ? De cette interrogation va naître une incompréhension entre deux groupes, ceux qui ont atteint un bien-être par le biais des modifications et d’autres qui ne souhaitent pas y avoir recours. L’incompréhension entre ces deux groupes sera totale et cette incompréhension peut provoquer une distanciation.

On peut voir poindre une allure de dictature de bien-être : “Le bien-être est accessible techniquement, alors pourquoi rester mal dans sa peau ?”. Cette dictature du bien-être peut être le témoignage d’une fuite, d’un rapport difficile à la réalité, mais surtout l’ancrage de l’image que l’on projette de soi dans le monde. Les techniques d’amélioration modifient le corps organique et ses fonctions, mais elles viennent surtout corriger leur corps fantasmé de l’individu qui a recours à ses techniques.

En plus de ces nombreuses fractures, un risque majeur peut être encouru par les personnes ayant recours à des techniques améliorantes : le risque sanitaire. Cette notion de risque peut englober plusieurs choses comme : les conséquences d’essais infructueux, l’apparition de nouvelles pathologies ou de nouveaux troubles psychiatriques liés à l’hybridation, certaines nanotechnologies devenant incontrôlables et se retournant contre leur porteur. Mais le risque le plus préoccupant sera la défaillance des appareils technologiques, mais plus encore leur obsolescence :

La question de l’obsolescence des produits manufacturés et des méthodes dans un monde numérique en perpétuelle évolution est également posée comme l’une des grandes limites du projet d’augmentation technologique. Ces augmentations vont engendrer des nécessités de maintenance, des obligations d’abonnement, des coûts récurrents, etc. [24][Ibid., p. 77].

Il n’est plus question d’une fracture, mais de risque. Même si ce risque peut venir alimenter la fracture entre les bonnes et les mauvaises améliorations. Une amélioration pourra vite devenir obsolète, car une autre technique aura vu le jour, ainsi, le risque est de voir plusieurs améliorations s’enchaîner avant de parvenir à une technique finale ou stabilisée. Cela va donc entraîner une certaine forme de hiérarchie des modifications et de leur efficacité. Et donc, une hiérarchie des êtres humains y ayant eu recours.

Mais face à ce constat ou plutôt à cette perspective, on peut tout à fait défendre son total opposé : on peut tout à fait poser les techniques d’amélioration comme remède à l’inégalité de fait entre chaque être humain. Il peut être fait usage de certaines techniques pour venir agir sur les différences naturelles entre les humains et ainsi, offrir les mêmes chances à chacun. C’est là quelque chose qui serait réalisable, dans la mesure où certains font des recherches sur les fonctions cognitives.

Il faut venir fonder une égalité non plus de droit, mais bien de fait, et cela, en intervenant techniquement : « La nature donne à certains une bonne mémoire et à d’autres une « passoire » ; pourquoi ne pas aider ici la nature et faciliter de durs exercices, d’autant que cela permettrait sans de compenser la loterie naturelle et donc de rétablir plus d’égalité. » [25][B. Baertschi, « Devenir un être humain accompli : idéal ou cauchemar ? », in Missa J.-N. et Perbal L. (dir.), op. cit., p. 92]. Il faut venir intervenir sur la nature même et donner à tous les mêmes capacités, les mêmes prédispositions afin que les chances soient les mêmes.

On peut même étendre cela aux handicaps : les techniques améliorantes vont pouvoir venir les corriger et ainsi offrir les mêmes chances à chacun, cela par le biais de plusieurs techniques comme les prothèses, les implants, les manipulations prénatales. Cependant, cette conception des choses vient poser deux problèmes : l’uniformisation et l’eugénisme. En donnant à chacun, les mêmes capacités, les mêmes possibilités, alors on vient poser une norme de l’être humain, un être humain conforme qu’il faut forcément être, tout être déviant de cette conformité, de cette norme, sera donc pris en charge et modifié pour être comme les autres.

Ici, on ne vient pas améliorer, mais bien amputer, on vient enlever les particularités de chacun. Certains ont une bonne mémoire, d’autres une meilleure intelligence, d’autres plus d’intuition, etc. Ce sont certes des inégalités, mais elles ne sont pas néfastes au point de devoir les éradiquer au nom d’une égalité absolue en les êtres humains. De plus, offrir les mêmes capacités rend égal à un moment donné, mais ensuite cette égalité éclate avec les décisions prises, les opportunités saisies et les chemins empruntés.

Mais en plus de cela, on peut craindre de voir apparaître une idée d’eugénisme, c’est-à-dire la construction d’un idéal de l’humain qu’il faut atteindre à tout prix. Ainsi, en offrant les mêmes capacités à chacun, on fonde une norme pouvant devenir un idéal de l’être humain. Cet eugénisme aura des répercussions sur les naissances, mais aussi les populations ou les sociétés. Puisque chaque pays viendra légiférer et limiter, certains pays seront plus extrêmes que d’autres, certains auront une politique eugéniste et d’autres non. Ce qui entraînera des disparités dans l’accès aux techniques de modification et dans leur application. Il ne faut pas que les techniques d’amélioration deviennent une sorte de solution à tous les problèmes de l’humanité, ce n’est pas en cherchant à créer une société d’êtres humains totalement égaux que les problèmes s’envoleront, au contraire.

Donc, l’argument visant à dire que les techniques d’amélioration sont un moyen de palier à l’inégalité naturelle est erroné, voire même naïf ou bien de mauvaise foi, car il est évident que si chacun peut se modifier, certains chercheront à être au-dessus des autres et les dominer. Ce n’est pas en donnant des moyens égaux que l’on atteint l’égalité.

De plus, certaines modifications seront visibles et d’autres non, il n’y aucune égalité là-dedans. Si une personne qui naît sans bras ou jambes a recours à des prothèses, elle aura les mêmes possibilités que les autres êtres humains, mais elle ne sera pas acceptée comme leur égal puisque ses prothèses rappelleront systématiquement sa condition passée et donc sa déficience.

Finalement, l’égalité entre les êtres humains sera là encore une forme d’utopie, certains tenteront sans doute d’utiliser la technologie et ses avancées pour fonder des sociétés égalitaires, mais seront-elles aussi justes qu’elles le prétendront ? Rien n’est moins sûr, car être égaux c’est certes être au même niveau, mais aussi pouvoir devenir différent des autres humains, car la liberté demeure présente. On peut donner les mêmes chances à des êtres humains, on peut leur donner les mêmes capacités et les mêmes possibilités, mais ils ne penseront pas de la même manière. Il peut y avoir une égalité des chances, mais pas une égalité absolue entre les humains, car ils demeurent libres.

Enfin, notre société est déjà baignée dans la performance et dans la maximisation de tout et n’importe quoi. On ne peut pas écarter le fait que la médecine d’amélioration et ses techniques viendront encore plus marquer cela jusqu’à son paroxysme. Le culte de l’illimité qui règne depuis quelque temps n’en sera que renforcé et encouragé. Notre société est une société de l’illimité, du maximum : nous en voulons toujours plus, si bien que nous ne pouvons pas à nous contenter de ce que nous avons déjà. Il nous faut désirer plus, toujours plus, et certains ont compris cela : les publicitaires, les vendeurs, mais aussi les chercheurs d’ailleurs, ils promettent une meilleure espérance de vie, une meilleure qualité de vie et cela fonctionne, ils obtiennent ainsi des fonds mirobolants pour engager des recherches censées amener toujours plus.

La médecine d’amélioration peut s’inscrire dans ce mouvement général et démontrer qu’un nouveau palier a été franchi, qu’une nouvelle limite a cédé : l’être humain. Désormais, c’est sur l’être humain que se concentre ce désir d’illimitation et de maximisation. Le corps n’est plus sacré ou bien donné, mais il est bien à construire et doit être plus qu’il n’est déjà. On essaie d’appliquer au corps une conception que l’on applique d’habitude aux choses : les outils que nous utilisons sont sans cesse améliorés, ici au sens d’upgrade – mise à niveau – et on cherche à faire cela avec l’être humain. Il faut le mettre à niveau pour qu’il corresponde mieux à la lecture que nous avons de la réalité et du monde qui nous entoure. Ce mouvement de la maximisation, de la ruée vers le maximum s’attaque désormais à l’être humain et ses capacités. On ne cherche plus seulement un état normal, moyen ou optimal, mais bien un état maximum où l’humain sera capable de faire et créer toujours plus.

Néanmoins, ce maximum peut être néfaste et deviendra sûrement destructeur, car c’est ce désir du plus au lieu du mieux qui peut pousser à ouvrir des portes jusque-là totalement verrouillées, comme les modifications à outrance ou bien l’intensité de ces modifications. Si cela se produit, il n’y aura plus de garde-fous et l’humanité se retrouvera à jouer avec sa propre existence pour atteindre un maximum encore et toujours plus éloigné.

Tout cela peut aussi venir s’inscrire dans un processus progressiste du toujours plus, de cette marche irrévocable vers le mieux : depuis les Lumières au XVIIIe siècle, nous sommes habitués à l’idée que la science et la technique ne produisent que des avancées bénéfiques pour les êtres humains et l’humanité. Ce n’est pas un mensonge, il est impossible de dire que tous les progrès ne sont pas bénéfiques pour l’humanité, la médecine a beaucoup progressé et peut maintenant soigner beaucoup plus de personnes et de pathologique qu’il y a un siècle ou quelques décennies.

Mais, toute avancée n’est pas forcément bénéfique : la guerre en est le plus simple des exemples. Un exemple souvent utilisé, sûrement trop, mais toujours d’actualité puisque les technologies militaires sont parmi celles qui font l’objet des plus gros investissements. Pourquoi les armes de destruction massive sont- elles un progrès ? En quoi le fait que l’humanité mette au point des engins pouvant la détruire est quelque chose de bénéfique ? Encore plus fondamental : en quoi créer des armes plus performantes pour faire la guerre est un progrès ? Ces questions sont naïves puisqu’on peut difficilement voir un mieux dans la guerre, pourtant, on voit toujours les avancées comme des progrès, comme des choses encore meilleures que les précédentes.

Le Progrès est une idée, une idéologie même, mais c’est quelque chose de discutable. On peut cependant parler du progrès, des avancées scientifiques et techniques, mais elles ne sont pas forcément bénéfiques. Est-ce que la médecine d’amélioration vient s’inscrire dans le Progrès ? Il n’est pas du tout certain que la modification ou la transformation de l’humain soient des choses bénéfiques à l’humanité, au contraire, cela pourrait contribuer à venir la diviser ou bien la détruire. La médecine d’amélioration peut n’être qu’une simple étape vers une autre progression encore plus franche, encore plus modificatrice de l’être humain et son essence.

C’est en cela que le rôle de toute la médecine doit se voir questionné : la médecine, au sens large, peut- elle s’inscrire dans cette visée de l’illimité et donc faire évoluer ses techniques et ses pratiques ou bien faut- il qu’elle se “contente” de s’occuper du normal et du pathologique, de soigner et restituer la capacité normative des individus ? Encore une fois, il est quasiment impossible de répondre à cette question, néanmoins, il est possible de constater quelques faits intrigants : les principaux investissements de la recherche autour de l’enhancement medicine sont faits par des multinationales, parmi lesquelles les plus influentes dans les domaines de l’informatique ou de la technologie. Pourquoi ? Pour quelle raison des sociétés de ces domaines s’intéressent-elles au corps, au psychisme, à l’humain et à leurs améliorations possibles ?

 

La médecine d’amélioration, une impulsion vers le transhumanisme

Comme nous avons pu l’expliquer, le fait que certaines pratiques soient rattachées à la médecine vient les rendre plus légitimes et parvient à les faire accepter plus facilement. Cela ne veut pas dire que toutes les pratiques que l’on vient à médicaliser seront acceptées, mais cela veut juste dire qu’il y en a certaines qui sont acceptées, car elles sont médicales, mais que ce ne serait peut-être pas le cas si elles n’étaient pas médicales. Quand on rapproche quelque chose de la médecine, on l’intègre à quelque chose qui est jugé comme noble et altruiste. La médecine est ce qui aide et porte secours, il est difficile d’imaginer que c’est par la médecine que peut venir le chaos ou la destruction.

Or, la médecine d’amélioration, comme pratique et comme ouverture vient ouvrir la voie à des choses non plus médicales, mais bien plus philosophiques, bien plus spirituelles même. Il y a un courant de pensée pluridisciplinaire qui cherche lui aussi à faire comprendre à l’humain qu’il doit se modifier, qu’il doit avoir recours à ses techniques, à ses technologies afin de se transformer et atteindre un stade nouveau de son évolution.

Ce courant de pensée, c’est le transhumanisme, parfois symbolisé ainsi : « H+ ». C’est un mouvement intellectuel qui veut profondément modifier l’humain et l’humanité par le biais de la convergence des NBIC. C’est « un mouvement philosophique de transition vers un stade postérieur d’évolution de l’espèce humaine, délibérément poursuivi. » [26][Laurent Frippiat, « Transhumanisme », in Hottois G., Missa J.-N. et Perbal L. (dir.), op. cit., p. 163]. Donc, l’émergence de la médecine d’amélioration est ce qui va pouvoir d’abord donner du crédit à ce mouvement et aussi le légitimer ou, au moins, le faire connaître au plus grand nombre.

L’amélioration humaine est désormais une réalité, on ne peut plus faire marche arrière et dissimuler des techniques et des pratiques applicables, le transhumanisme pourra se servir de cette réalité pour réussir à toucher le plus grand nombre. Le transhumanisme demeure un courant assez obscur, car il est encore assez peu connu du grand public, ainsi, la médecine d’amélioration sera une porte d’entrée vers le plus grand nombre. Le transhumanisme vient reprendre le concept de nature humaine, mais se le réapproprie et l’interprète comme une voie plutôt qu’une norme :

Pour celle-ci [la position transhumaniste], la nature humaine, loin d’avoir une valeur normative intangible, est à considérer comme un work in progress, un état de développement contingent qui mérite d’être examiné de façon critique et de faire l’objet d’interventions ciblées visant à l’amélioration et à l’exploration de possibilités nouvelles et inouïes. [27][Alex Mauron, « Homo faber sui : questions d’éthique démiurgique », Missa J.-N. et Perbal L. (dir.), op. cit., p. 209].

Cette conception vient poser l’humain comme un être inachevé, mais un être inachevé qui a les moyens technologiques de s’achever, voire même, de venir se parachever. Évidemment, comme dans tout mouvement, il y a plusieurs visions qui viennent le former et le nourrir. Certains sont transhumanistes modérés, d’autres veulent tendre vers un posthumanisme. L’un des courants les plus intéressants est sans doute l’extropianisme, un courant interne du transhumanisme, porté par Max More qui a fondé l’Extropy Institute [28][http://www.extropy.org/]. L’extropianisme revendique la prédominance de la rationalité et la nécessité du progrès : l’humanité est vouée à progresser ou bien périr.

Ce courant se veut aussi très optimiste sur l’avenir et les possibilités prochaines de l’humanité : ils veulent inverser l’entropie par la technologie. Leur but est de réussir à améliorer l’humain au maximum de ses capacités, jusqu’à même, pour certains, transférer l’esprit humain dans une machine. Plus encore, ce courant affirme que l’humain sera ainsi quasiment immortel et aura donc la possibilité de visiter l’espace et faire croître son intelligence.

L’une des autres figures les plus connues et médiatiques du transhumanisme est Ray Kurzweil, que l’on surnomme d’ailleurs le « pape du transhumanisme », il est informaticien et théoricien du transhumanisme et plus particulièrement de la Singularité, qu’il définit ainsi :

C’est une période future pendant laquelle le rythme du changement technologique sera tellement rapide, son impact si important, que la vie humaine en sera transformée de façon irréversible. Bien qu’elle ne soit ni utopique ni dystopique, cette époque transformera les concepts sur lesquels nous nous fondons pour donner un sens à nos vies, des modèles de marché au cycle de la vie humaine, incluant même la mort. Comprendre la Singularité modifiera notre perspective sur la signification de notre passé et les ramifications de notre futur. [29][Ray Kurzweil, Humanité 2.0. La bible du changement, Paris, M21 Éditions, 2007, p. 29].

La Singularité va nous permettre de transcender ces limitations physiques et cérébrales. Nous allons obtenir la maîtrise de notre destin. Nous allons prendre notre mortalité en main. Nous pourrons vivre aussi longtemps que nous le désirerons (ce qui ne signifie pas que nous pourrons vivre éternellement). Nous pourrons comprendre la pensée humaine et étendre ses capacités. […] La Singularité représentera le point culminant de l’osmose entre notre mode de pensée biologique et l’existence avec notre technologie. Le résultat sera un monde toujours humain, mais qui transcendera nos racines biologiques. Il n’y aura plus de distinction, après la Singularité, entre les humains et la machine ou entre la réalité physique et virtuelle. [30][Ibid., p. 31].

La singularité est un des concepts majeurs du transhumanisme, certes, il n’est pas partagé ou défendu par tous, mais il demeure l’une des clefs de compréhension de ce mouvement. C’est ce qui vient le plus témoigner de la symbiose entre l’être humain et ce qu’il crée. La réunion de l’humain et de la machine pour fonder une seule entité nouvelle et puissante. Ce n’est encore qu’un principe, qu’une idée, mais cela a plus qu’un goût de fiction, cela apparaît comme une possibilité future.

Le transhumanisme est l’objet de critiques plus ou moins violentes, mais l’une des critiques qui reviennent le plus souvent est que le transhumanisme n’est que le témoignage d’une démesure, d’un prométhéisme. C’est tout à fait compréhensible, le transhumanisme a quelque chose d’effrayant, quelque chose de rebutant, qui est que l’on veut transformer l’humain en une autre chose. On veut venir, l’améliorer, le modifier, et cela, pour qu’il soit plus performant et que cela lui ouvre plus d’horizons.

Le transhumanisme semble vouloir se jeter dans un processus effréné et sans aucune limite ou retenue, avec sa finalité comme seule ligne de mire. Cependant, ce n’est pas aussi simple : la technologie n’est pas encore aussi poussée et donc, les modifications humaines demeurent limitées, même si cela évolue, il y a une marge avant de pouvoir définitivement venir porter un coup à l’être humain et l’humanité tout entière. Il demeure que l’humain se retrouve encore apprécié comme un objet à modifier, quelque chose en construction.

Et cela pose donc la question de savoir si c’est à l’humain de venir se modifier pour achever cette construction et être autre chose. Mais si le transhumanisme vient à utiliser des techniques médicales pour améliorer l’humain, alors la médecine ne sera plus qu’un simple outil et donc une prestation de services.

Est-ce le rôle de la médecine de permettre à l’humain de prendre son évolution en main et de l’orienter vers un but plutôt qu’un autre ? La question est légèrement biaisée, il est évident que la médecine et ses techniques viennent influer sur l’humain et son évolution. Notons que le mot « évolution » n’est pas à prendre seulement au sens biologique du terme, mais aussi culturel ou bien intellectuel. La médecine thérapeutique et son soin de la vulnérabilité (qu’il soit ponctuel ou permanent) viennent offrir des possibilités à l’humain, celles d’évoluer au sein de la société, d’évoluer intellectuellement ou bien même physiquement.

Mais, cette influence sur l’évolution n’est pas la volonté première de la médecine thérapeutique, aujourd’hui, sa volonté première est de prendre en charge un patient dans un état pathologique et lui restituer sa normativité, accueillir un patient, lui donner des soins et lui rendre la bonne santé. Cependant, on ne peut nier que la médecine d’amélioration est présente et qu’elle semble promise à une expansion presque messianique dans les prochaines décennies ou bien les prochains siècles.

Ainsi, des mouvements intellectuels comme le transhumanisme viennent souligner le fait que c’est dès à présent qu’il faut agir et œuvrer pour que ce futur qui peut tant nous effrayer soit, non pas le meilleur possible, mais ait les meilleures chances possibles. Il n’est pas question ici de venir baliser l’évolution des pratiques et de les encadrer pour qu’elles ne deviennent pas quelque chose que jugeons néfaste, cela résulterait en un futur certes voulu, mais sera-t-il aussi appréciable une fois accompli ou est-ce que ce sera une énième utopie vouée au désastre ?

Peu importe le futur finalement, il est juste nécessaire de faire preuve de prudence et de comprendre les risques que chaque pratique peut impliquer, sans pour autant tout verrouiller et tout limiter, il faut tout de même que l’humanité puisse faire usage de la technologie qu’elle crée et qu’elle garde espoir en son avenir.

Voilà pourquoi le rôle de la médecine à venir est important à définir. La médecine a-t-elle pour rôle d’être ce qui vient protéger l’humain de ses faiblesses, de sa vulnérabilité ou bien est-ce ce qui doit venir l’aider à évoluer et devenir le plus adapté possible, voire invulnérable ? La médecine est-elle un bouclier derrière lequel l’humain vient se replier lorsqu’il est vulnérable ou bien est-elle ce qui doit devancer l’humain et attaquer de front ce qui peut lui nuire ?

Les deux possibilités sont désormais possibles : la médecine thérapeutique est ce bouclier qui vient soigner l’humain quand il est malade ou qu’il a subi un traumatisme, la médecine d’amélioration est ce qui pourra rendre l’humain plus performant, plus invulnérable et donc plus téméraire. La médecine et ses différentes formes sont arrivées à une sorte d’embranchement, deux directions possibles, laquelle prendre et pourquoi la prendre ? Pourquoi ne pas laisser une forme de médecine quitter la sphère médicale pour prendre un tout autre chemin ? Une nouvelle fois, plusieurs réponses sont possibles et en choisir une serait poser arbitrairement une réalité souhaitée. Nous ne faisons que soulever une interrogation qui est désormais primordiale.

La société évolue, les êtres humains évoluent et leur conception de chaque chose et des réalités aussi. Pourquoi l’euthanasie est-elle aussi sollicitée à notre époque ? C’est, en partie, parce que l’on est tellement habitué à ne plus trop souffrir grâce aux soins, et leurs techniques de plus en plus perfectionnées, que l’on ne désire plus souffrir de manière disproportionnée avant sa mort. L’humain s’est conféré un certain confort de vie et cela vient influer sur sa perception des choses. Souffrir n’est plus acceptable, même pour les soignants parfois, et cela vient découler sur la vulnérabilité. L’humain ne veut plus être vulnérable, il ne veut plus être soumis à la nature et ses caprices, il veut être son propre maître et la médecine d’amélioration est tout indiquée pour lui donner la puissance d’agir dont il a besoin.

Cette finalité que nous posons à la médecine depuis plusieurs siècles est-elle gravée dans le marbre ou est-elle désormais contrainte de venir à changer, car ceux qui la pratiquent et ceux qui la sollicitent, ont radicalement changé et veulent désormais plus que la bonne santé ? La médecine est pour le moment – principalement – dans la réaction : face à la maladie ou la pathologie, mais on peut très bien la voir muter et devenir source d’action sur l’humain et ce qu’il représente. Les possibilités pour le futur viennent questionner le présent, dont la médecine et son rôle, aussi bien actuel que prochain. Elle doit décider de garder ou non des pratiques qui ne sont pas thérapeutiques, elle doit décider d’évoluer ou non.

Il n’y a pas une solution meilleure que l’autre, d’ailleurs, on peut tout à fait supposer que selon les sociétés, les pays, les décisions divergeront entre ce qui demeure médical ou ce qui ne l’est pas ou plus. Pour asseoir cette interrogation, allons encore plus loin dans le futur et dans la spéculation : admettons que le transhumanisme ait raison et que la singularité ait lieu ; qu’adviendra-t-il de la médecine thérapeutique ? Lorsque les êtres humains auront fusionné avec la machine et que l’hybridation sera une possibilité, que l’espérance de vie sera décuplée, quintuplée, que les capacités physiques et intellectuelles auront atteint un palier inespéré, qu’en sera-t-il de la médecine thérapeutique ? Qu’en sera-t-il de cette médecine qui vient s’occuper de l’humain quand il est en malade ou bien dans un état qu’il juge pathologique ? Elle n’aura plus de raison d’être… L’humain sera invulnérable physiquement, car hybridé avec la machine et amélioré organiquement, la nanorobotique le rendra invulnérable aux microbes ou aux infections, donc, il n’y aura plus aucun besoin de thérapeutique puisqu’il n’y aura plus de pathologique. Tandis que la médecine d’amélioration prendra sa place et viendra soigner, mais ce sera un soin plus mécanique, plus objectif et moins individuel, mais axé sur l’humain et son bien-être ou ses performances.

Le soin sera une réparation de quelque chose de précis chez l’humain, soit ce qui est organique, soit ce qui est mécanique. Cela sera donc conçu comme un acte médical, ce sera fait dans une institution médicale, mais cela ne sera en rien le médical que nous sollicitons aujourd’hui. Le but de cette hypothèse n’est pas d’affirmer la mort prochaine de la médecine thérapeutique, mais juste de venir appuyer sur le fait que c’est une possibilité, même si cela semble encore totalement impossible.

Notre présent est le terreau fertile de tous les possibles imaginables et il est impossible de les juger, car on ne peut pas présumer du bon ou du mauvais d’une situation potentielle, néanmoins, ce que nous pouvons et ce que nous pouvons faire, c’est chercher et déterminer ce que nous souhaitons et ce que nous ne souhaitons pas.

La médecine est l’une des choses les plus importantes à questionner et dont il faut définir le souhait. Cela ne se fera pas facilement, ce sera sûrement l’objet d’interrogations, de débat, de consensus et de rancœur, mais c’est nécessaire. La médecine doit savoir si elle veut garder en son sein des pratiques qui vont être amenées à évoluer, à être source d’espoir et de destruction, à peut-être devenir prépondérantes voire même à l’anéantir.

Nous ne plaidons pas pour le maintien des pratiques améliorantes dans la médecine ou bien leur exclusion, chaque solution a ses avantages et ses inconvénients, mais nous plaidons pour ce questionnement et sa nécessité. De plus, la décision qui sera prise agira comme une norme, comme une limite, mais cela sera défini dans notre temporalité, dans une société donnée ; or, comme nous l’avons vu, les normes évoluent. La décision qui sera prise, ou pas d’ailleurs, ne sera peut-être pas celle prise dans plusieurs décennies, mais cela ne doit pas venir nous dédouaner d’une responsabilité envers ce qui pourrait arriver si nous ne prenons pas de recul sur nos techniques et leurs utilisations possibles.

La notion même d’humanité, comme concept et comme réalité sera impactée par les techniques de transformation de l’être humain. On vient modifier l’être humain et aussi son humanité. Là aussi, le concept d’humanité peut venir recouvrir différentes choses, mais il est indéniable qu’il y a quelque chose qui fait de nous des êtres humains et non pas de simples mammifères. Il faut se demander si nos actions ne vont pas nous mener à nous attaquer à cela. Si, à un moment, notre technologie ne sera pas l’instrument de la destruction de notre humanité. Dit ainsi, cela paraît profondément apocalyptique, mais ce ne l’est pas forcément.

On peut très bien avancer que l’humanité est arrivée à un stade poussé et stagne, que la société n’avance plus et que donc, il est nécessaire de venir prendre les choses en main pour continuer d’évoluer, même si pour cela l’humain doit intervenir sur lui-même et sur ce qu’il est pour y parvenir. La technologie comme pharmakon ne veut pas dire qu’il faut s’en méfier à tout prix, seulement qu’il faut agir avec prudence et compréhension. La technologie nous apporte énormément, peut-être même trop, si bien que l’on puisse venir à la voir comme une chose primordiale.

La rationalisation à outrance rend la réalité encore plus difficile et il est facile de se réfugier dans des fantasmes technologiques, de se dire que ce qui vient sera forcément meilleur et que la technologie va nous offrir ce meilleur. Mais il ne faut pas s’abandonner à cela, ne pas s’y soumettre totalement. Il n’est pas question de contrôle ou de dépassement, l’humain est le créateur des techniques dont il dit pouvoir perdre le contrôle. Même si une technique vient à être néfaste, ce n’est pas dû à elle, ce sera toujours à cause de l’humain.

Ce que nous essayons de dire, c’est que la technologie en elle-même ne représente que peu de danger, c’est son utilisation et les intentions qu’on lui confère qui viennent la rendre menaçante. La médecine d’amélioration n’est ni bonne ni mauvaise, on peut être pour ou contre, mais c’est un choix personnel. Idem pour le transhumanisme, on peut adhérer ou non à cette vision de l’humanité, mais ce qui n’est pas à écarter, ce sont les futurs possibles. La technologie alimente ces possibles et peut autant les servir que les desservir. Les techniques améliorantes actuelles en sont un témoignage : nous pouvons intervenir sur l’être humain, nous pouvons le modifier et le transformer, nous pouvons le changer.

La médecine au sens large vient cautionner cela en acceptant ces techniques et en facilitant leur pratique. La médecine se retrouve en équilibre précaire entre la conservation et la transformation. Voilà pourquoi questionner son rôle, ses normes et ses limites est désormais incontournable : l’humanité se voit accablée de beaucoup trop de possibilités et si peu de nécessités. Elle a le champ libre pour évoluer naturellement ou bien se faire évoluer. Cela va probablement passer par la médecine, cette discipline agissant directement sur l’humain et la société.

Il ne faut pas pour autant accabler la médecine et voir en elle l’instrument d’un Jugement Dernier de l’humain et de l’humanité, mais elle est pour l’instant la seule discipline pouvant autant modifier l’humain. Cette influence modificatrice ne fera que croître avec le temps, car la recherche est avide de découvertes et les domaines des NBIC sont plongés dans une dynamique implacable. Peut-il y avoir un point de non- retour ? Un point au-delà duquel l’humain sera devenu autre chose ? Comment poser ce point ? Une addition de modifications ? La profondeur et la permanence de ces modifications ?

Ce n’est plus seulement de la spéculation, presque de la métaphysique : on voit très difficilement comment l’humain pourrait venir à se faire inhumain. Cela semble possible, l’hybridation homme-machine amorcée par les prothèses en est un marqueur, la singularité défendue par certains transhumanistes peut venir sonner le glas de l’humanité.

Mais, de quoi parlons-nous ? L’humanité comme espèce, comme idée, comme réalité ? Là aussi, c’est quelque chose qui est interprétable, conceptualisé et culturel. L’idée d’humain n’est pas absolue selon sa culture, sa religion, ses valeurs, etc. Avant de dire que la médecine d’amélioration et ses techniques peuvent atteindre l’humain, il faut poser cet « humain » et ce qu’il implique. Un corps et un psychisme ? Un être vulnérable et fini ? Ou bien alors une promesse ? Un élan vers une évolution technologique assumée et maîtrisée ? Doit-on nécessairement prendre ce que nous sommes comme un absolu sacré et ne pas y toucher alors que nous pouvons prendre une autre voie ? Qu’est-ce que cet « humain » que l’on peut vouloir modifier ou défendre ?

C’est là aussi un travail nécessaire avant de poser des normes ou des limites, il faut chercher à déterminer ce que l’on cherche à protéger et de quoi on veut le protéger, sans cela, nous pourrons juger des pratiques, mais ce jugement ne sera pas objectif, puisqu’aucune conception de l’humain ne sera posée.

Faut-il protéger à tout prix l’intégrité corporelle de l’être humain individuel ou bien plutôt viser la pérennité de l’espèce même si cela implique une remise en question de l’être humain ?

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Conclusion

In fine, le véritable enjeu de la médecine à venir ne sera pas tant son rôle que ce qu’elle sera capable d’accomplir. Son rôle découlera logiquement des pratiques qu’on vient à lui conférer ou lui soustraite, voire lui interdire. Les normes et les limites que nous construirons auront donc une grande importance sinon, au moins, une influence, sur un rôle qui est forcé d’évoluer, car les techniques autrefois thérapeutiques ne cesseront d’évoluer vers de simples modifications. C’est pour cela que la médecine d’amélioration doit faire l’objet d’une réflexion et de décisions fermes sans pour autant être liberticides.

La médecine est au service de l’être humain, c’est lui qui la créée et qui la fait évoluer, mais l’être humain évolue lui-même et ce qu’il créé doit aussi prendre en compte cette évolution. L’humain ne veut plus seulement guérir, il veut aussi se sentir mieux, il veut être heureux et la médecine d’amélioration pourra de mieux en mieux répondre à cette demande. Cela entraîne un mouvement de polarisation autour du bien- être et des moyens pour y parvenir le plus facilement ou rapidement possible. L’un de ses moyens est de venir détourner des techniques médicales de leur usage thérapeutique pour en faire des techniques modificatrices et transformatrices.

À terme, ces techniques ne seront plus suffisantes et la médecine d’amélioration sera dans l’obligation d’user de techniques propres qui ne seront plus liées à la thérapeutique ou à la santé, c’est probablement à cet instant que la médecine d’amélioration devra quitter la sphère médicale pour en rejoindre une autre ou bien en fonder une nouvelle.

Néanmoins, nous demeurons dans le soin, certes, il n’est plus curatif ou thérapeutique, mais il est quand même présent puisque c’est un soin qui s’applique à l’humain et à la représentation qu’il a de lui. On peut parler d’une sorte de soin de l’âme, un soin qui vient pallier à un manque ou bien un mal-être, mais il n’y a plus aucune attache au normal et au pathologique, ni même à la santé finalement.

Le soin n’est plus une fin, mais bien un moyen d’atteindre autre chose. Bien que ce soin soit lié à la santé parce que les pratiques invasives de modifications peuvent avoir des complications et seront donc prises en charge dans le cadre du soin curatif. Mais alors, la médecine est-elle envisageable sans rapport à la santé ou à des techniques appliquées à la seule santé ? Pour le moment, la médecine d’amélioration reste minoritaire et conserve un aspect thérapeutique de soin dans certaines situations, mais cette forme de médecine prendra de plus en plus d’ampleur et sera l’objet de plus en plus de demandes jusqu’à outrepasser ce soin et se concentrer sur la seule modification et ses bénéfices espérés.

Modifier pour la seule modification ne sera pas le rôle de la médecine, mais celui d’autre chose, car ce qui fait la médecine ce n’est pas seulement son rapport à la santé, mais aussi son rapport à l’être humain comme être vulnérable, soumis à la maladie et au pathologique : puisque toute relation de soin prend racine dans un besoin lié à la nécessité et non la seule possibilité (même si le patient peut consentir ou non à un soin, il va voir un médecin, car il le doit, pas parce qu’il le veut).

Or, la médecine d’amélioration outrepasse ce postulat et a un rapport à l’humain comme être en construction, être à perfectionner. La divergence aura lieu au moment où la médecine aura en elle deux conceptions prépondérantes de l’être humain : l’humain vulnérable et l’humain modifiable, des conceptions non pas opposées, mais différentes. C’est pour que cela qu’il est nécessaire de questionner le rôle de la médecine dès maintenant : est-ce son rôle de permettre à des techniques modificatrices émergentes de se perfectionner et de s’étendre ? Est-ce son rôle de venir légitimer des techniques qui en dehors d’elle seraient peut-être proscrites ? Est-ce son rôle de donner à l’humain les moyens d’intervenir sur lui-même et sur son espèce ?

La médecine d’amélioration va nous pousser à nous poser ses questions et à y répondre de la manière la plus consensuelle possible. La médecine est une institution, elle est donc soumise à énormément de choses, mais plus encore, elle peut demeurer ainsi ou bien être détruite. Là n’est pas le but, il n’est aucunement question de venir frapper la médecine de questions jusqu’à ce qu’elle cède, le but est bien de lui faire entendre qu’elle va changer, c’est inéluctable, elle va donc devoir réagir à ce changement et se renforcer ou bien son seul horizon sera l’implosion.

Enfin, si le rôle de la médecine est si important, c’est parce qu’elle se retrouve assaillie d’enjeux qui la dépassent, mais qui auront une influence sur elle. La technologie touche à peu près tous les domaines, elle a une influence gigantesque et un aspect effrayant, mais nous en avons besoin, ou plutôt, nous avons fait en sorte d’en avoir besoin. Car, la technologie apporte le confort et l’espoir et cela influe sur la médecine qui n’évolue pas aussi rapidement qu’elle.

Notre société a ce culte du confort et de la simplicité au même titre qu’elle vient à porter la raison comme source de salvation, désormais cela vient s’immiscer dans la médecine et dans les finalités qu’on vient à lui poser ou lui découvrir. La médecine peut devenir une nouvelle manière de lutter contre la nature et sa brutalité, contre le monde et ses affres, contre la souffrance et ses méandres, mais nous ne sommes encore qu’au commencement.

Or, c’est dès ce commencement qu’il faut chercher, comprendre et définir ce que nous voulons et ne voulons pas, pas tant pour nous que pour ceux qui viendront après nous. Il n’est pas forcément question d’une responsabilité envers les générations futures comme peut l’expliquer Hans Jonas, mais bien plutôt une légitimité que nous voulons leur donner. Les générations futures feront leurs propres choix et leurs propres erreurs, comme la nôtre et celles qui nous ont précédés, on ne peut pas sacrifier une génération pour le bien supposé d’une génération future seulement potentielle. Il n’est pas non plus question de fermer toutes les portes qui nous semblent trop effrayantes. Les choses évoluent, ce qui était anormal hier ne l’est plus aujourd’hui, ce qui est anormal aujourd’hui ne le sera pas demain. Il nous incombe de faire des choix et de les assumer ensuite, il faut poser des normes et des limites aux choses nouvelles, même si ces choses paraissent être la clef du renouveau de l’humanité ou le remède à ses doutes.

Nous sommes au début de quelque chose, quelque chose dont nous ne pouvons pas prédire la portée ou bien les conséquences à long terme, quelque chose qui véhicule tellement de choses encore inconcevables que cela nous fascine autant que cela nous effraie, mais c’est quelque chose qui demeure une création humaine. L’humain est le démiurge qui invente ces techniques nouvelles et qui peut parfois les détourner, c’est donc à lui de venir encadrer ce qu’il vient à utiliser, même si cela peut être frustrant. Voilà pourquoi il faut encadrer la médecine et revenir sur son rôle : soit pour le réaffirmer tel qu’il est déjà ou bien le faire évoluer pour prendre en compte plus de choses et ainsi mieux les contrôler et mieux les guider. Ce questionnement ne sera pas terminé pour autant, il sera à renouvelé puisqu’il sera relatif à la société actuelle, mais plus encore, lié aux avancées technologiques et leurs implications.

Bibliographie

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Mémoire de Master 1 de Thomas Léon

Quel rôle pour la médecine à venir ? Normes et limites des pratiques émergentes.

 

Le transhumanisme et l’homme de demain

 

Sites sur le transhumanisme

Singularity University (En)
Association Française Transhumaniste – Technoprog
Humanités Numériques – ENSCI
Gènéthique
Integrale Technologie
Fdesouche
Wikipedia Transhumanisme

Sites Éditeurs

« Enhancement » : éthique et philosophie de la médecine d’amélioration, Éditions Vrin
L’humain et ses préfixes. Une encyclopédie du transhumanisme et du posthumanisme, Éditions Vrin
Naissance de l’anthropotechnie. De la médecine au modelage de l’humain, Éditions Vrin
L’humain augmenté, Éditions CNRS
Le principe responsabilité, Éditions Flammarion
Les frontières de l’humain et le posthumain, Éditions Presses de l’Université du Québec
Humanité 2.0. La bible du changement, Éditions M21
L’adieu au corps, Éditions Métailié
De la liberté, Éditions Gallimard

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