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Pierre BORDAGE, La Trilogie des prophéties

par Frank Brénugat21 octobre 2014
Éditions Au diable vauvert, Paris, 2001 - 2005
Disponible sous coffret (3 volumes, 1540 pages)
T. 1 : L’Évangile du serpent, 2001, 560 pages
T. 2 : L’Ange de l’abîme, 2004, 476 pages
T. 3 : Les Chemins de Damas, 2005, 504 pages

Illustrations : Olivier FONTVIEILLE
Guerre de religion

France contemporaine et Europe post-cataclysmique

Sociétal

Le Christ semble de retour et il semble avoir choisi les terres de l’Aubrac pour y professer la bonne parole. Il est vrai que les chrétiens attendent le retour du Sauveur selon l’enseignement traditionnel, et pourtant Vaï-Ka’i ne prétend nullement incarner cette figure christique. Vaï-Ka’i, Maître esprit dans la langue des Desanas de Colombie, n’est qu’un homme, porteur d’un message universel de paix et d’amour. Celui-ci prône le renoncement à l’attachement matériel, le retour au temps cyclique, l’osmose entre tous les êtres vivants de la Création. Il voyage de ville en ville afin de prophétiser la fin de la contingence matérielle, de nous désolidariser de nos biens physiques, de nos prisons modernes afin de renouer avec la dimension sacrée de la Création, du nomadisme, celle qu’enseigne le serpent double des Traditions, symbole chamanique de l’ADN. Les miracles qu’il accomplit lors de ces multiples déplacements commencent peu à peu à faire se déplacer les foules. Si les premiers temps n’ont eu pour auditoire que quelques bandes new age ou technoïdes fascinées par le discours assurément libertaire du Maître, aujourd’hui il en est tout autrement. Les foules se déplacent de plus en plus nombreuses et voient dans leurs rangs des personnes au profil socioculturel fort divers. Phénomène national dorénavant incontournable, monopolisant toutes les scènes médiatiques, il commence à susciter interrogations et craintes dans certains milieux conservateurs. L’Évangile du Serpent conte les chemins de quatre évangélistes, Mathias, tueur à gages, Marc, journaliste désabusé, Lucie, strip-teaseuse sur le Net, et Yann, premier disciple, dont les destins se croiseront au terme de leur rencontre avec le Maître. Quatre scénarios de vie que tout sépare pour se rejoindre à la croisée des chemins avec comme nœud gordien celui que la presse nomme le Christ de l’Aubrac. Mais loin de voir les heureuses paroles d’amour se prophétiser, le monde des hommes semble avoir sa préférence pour celui du chaos et de la souffrance. Le mouvement suivant abandonne les espérances d’un monde meilleur et les territoires verdoyants des campagnes françaises pour ceux d’une Europe chrétienne livrée à une guerre sans merci contre les nations musulmanes de l’Orient. Autre histoire, autres personnages. Cette dernière met en scène deux adolescents que la guerre a laissés sur les trottoirs de la misère. Ces derniers entreprennent un long voyage initiatique qui les conduira à la forteresse roumaine de l’archange Gabriel, grand ordonnateur de cette Europe fanatisée et martiale qui ne compte plus les millions de victimes sur lesquels elle continue d’asseoir l’arrogance de ses certitudes. Cette longue traversée est un véritable chemin de croix pour nos deux acolytes, bien trop jeunes pour endurer toute la misère d’un monde déshumanisé, violent, absurde. Confrontés au fanatisme religieux et au racisme, ils endureront maintes souffrances en vue de satisfaire leur désir de comprendre. Comprendre pourquoi les nations européennes s’entredéchirent avec celles de l’Orient musulman. Comprendre pourquoi la folie et la cruauté des hommes ont amené des nations civilisées à commettre l’irréparable, usant de tout l’arsenal militaire et technologique dont disposaient ces dernières. Quelles ont pu bien être les motivations des uns et des autres ? Idéologiques, politiques, économiques ? Ce sont là les questionnements que Stef et Pibe se posent et pour lesquels ils espèrent bien apporter une tentative de réponse. Comprendre, même l’impensable, même l’indicible. Juste comprendre. Et peut-être davantage…

Thématique : Guerre des religions

La Trilogie des prophéties s’inscrit résolument dans le roman d’anticipation. Les thématiques abordées, guerres de religion, fanatisme et racisme, misères sociales, drames écologiques invitent le lecteur à établir un parallèle avec notre société du début du troisième millénaire, laquelle reste fortement marquée par les attentats du 11 septembre 2001. Notre entrée dans ce nouveau millénaire s’est traduite par une montée des extrémismes religieux, que ces derniers soient l’œuvre d’un islamisme grandissant dans les régions du Moyen-Orient ou celle d’un durcissement religieux et idéologique de la communauté WASP du pays de l’oncle Sam, laquelle permit le maintien pour un second mandat du conservateur Georges Bush. Les médias ne sont malheureusement que trop présents pour nous rappeler combien les tensions politiques et stratégiques sont présentes dans cette nouvelle donne. Elles apportent leurs lots quotidiens d’horreurs, de morts, de cruautés, expressions de la bêtise humaine dans ce qu’elle a de plus trivial et grégaire. Certes, maints commentateurs bien mieux avisés que nous ne le sommes ne sauraient parler de choc de religions, pas davantage que de choc des cultures, et pourtant l’hypothèse ne saurait s’avérer aussi incongrue qu’elle n’y paraît pour les délaissés des fruits de la croissance. C’est cette hypothèse – forcément fictive pour le compte de notre travail – que Bordage met en scène. L’univers ainsi matérialisé, avec un réalisme et une écriture remarquablement maîtrisés, prend peu à peu la forme d’un véritable cauchemar. La divine parole se révèle être du premier tome aux deux autres autant celle de la Justice et de l’Amour que celle de l’Iniquité et de la Haine. Cette figure du Verbe, créateur de toutes choses, reprend dans son ambivalence la formule d’Ésope pour qui le langage peut être la meilleure ou la pire des choses. Le basculement qui s’opère d’un tome à l’autre traduit parfaitement cette équivoque du langage. Relisons pour nous en convaincre les Saintes Écritures de chacun des trois monothéismes, afin de nous coller au délicat et sulfureux exercice d’une quelconque exégèse. Seulement, l’herméneutique étant par définition incompatible avec toute notion d’unicité de la Vérité, la tentation est grande d’user des béances de l’interprétation afin de servir des causes de nature idéologique et politique et non plus seulement sacrale. Toutes les lectures deviennent dès lors permises. C’est en ce sens que Bordage nous livre deux civilisations, orientale et occidentale, dont l’orgueil démesuré de l’une comme de l’autre a conduit ces deux cultures jadis ouvertes l’une sur l’autre à la mise en œuvre des pires combats que l’humanité ait connus. Quand le fanatisme et l’inculture conjugués au racisme se joignent aux motifs politiques, la haine des belligérants ne saurait avoir d’équivalent dans l’ardeur des combats. Du moins les premiers temps, puisque bien vite cette guerre s’avère être d’une absurdité telle que les motivations semblent ne plus impacter les combattants, lesquels s’interrogent sur la nécessité d’une guerre dont ils ne voient plus la fin. En cela, l’absurdité du conflit mise en pages par Bordage reflète celle tout aussi absurde des Poilus lors de la Première Guerre mondiale. Les tranchées, les souffrances, les inquiétudes, les lassitudes, les horreurs, les injustices y sont les mêmes. Que traduit finalement un tel tableau, aussi saisissant dans sa narration que dans sa problématique ? Probablement l’idée selon laquelle ce sont nos diabolisations respectives qui ont conduit à notre haine de l’autre, et ce aux noms de notre ignorance et de notre peur de l’Autre, de ce qui n’est pas moi. Et le parti pris de l’auteur est justement de montrer que la chasse aux hérésies n’est pas l’exclusivité de cet Orient troublant, mais qu’elle est aussi celle de l’Occident. Cet alter ego, celui qui est à la fois identique et différent de moi, continue, encore et toujours, et quand bien même nous serions supposés vivre dans une société éclairée, à susciter les mêmes craintes et les mêmes erreurs d’appréciation que celles orchestrées par des civilisations passées jugées moins humanistes. « L’enfer, c’est les autres » nous enseigne l’auteur du Huis Clos, Sartre, parce que le regard de l’autre me prive de ma liberté. Certes. Et le rappel de La Trilogie des prophéties est en ce sens d’une actualité profondément nécessaire. Encore et toujours…

Narration

La Trilogie des prophéties comptant trois mouvements distincts, les personnages rencontrés au terme des romans sont nombreux, un décompte qui ne saurait toutefois rivaliser avec celui des romans d’un Stephen King. Ce qui séduit d’emblée dans le premier tome, c’est la lecture transversale des personnages. Quatre personnages, au parcours et au destin très différents, prennent tour à tour forme chacun de leur côté pour finalement se rencontrer au terme du récit. Ces quatre hommes et femmes sont une parabole des quatre évangélistes de la Bible. Nouvel enseignement pour un nouveau Christ. Contrairement au Zarathoustra de Nietzsche qui descend parmi les hommes afin de leur enseigner le surhumain, le Va¨-Ka’i reste fidèle à la morale plus qu’à la Parole du Christ, vantant sans l’exprimer véritablement les mérites d’un œcuménisme de bon aloi. Une prophétie contrariée – dans un premier tout au moins – par les déconvenues du mouvement suivant L’Ange de l’Abîme. Les paroles d’amour se sont effacées au profit de paroles de haine face à cet Autre décidément insaisissable. Notre millénaire ne s’est donc point concrétisé par l’avènement du Christ ressuscité pour les mille ans à venir. La Parousie n’a pas eu lieu, et l’heure du Jugement dernier devra patienter quelque temps encore. L’obscurantisme a fait place à l’enseignement du Siècle des Lumières. L’ignorance et la barbarie sont de retour (bien que ces dernières ne nous aient jamais vraiment quittés si l’on contemple les décombres du siècle dernier) et ce sont elles que devront affronter les deux adolescents-héros du deuxième volume. Ici, l’auteur abandonne la lecture transversale pour revenir vers des formes plus conventionnelles de narration. Quant au dernier opus, il reprend habilement les bénéfices des deux, pour nous dresser une nouvelle histoire dans cette Europe d’après-guerre. La question se pose ici de savoir si cette Europe saura se donner les moyens pour se reconstruire sur les décombres d’un passé aussi tumultueux et meurtrier. Est-elle seulement désireuse de retirer quelques leçons de l’histoire ? Sera-t-elle assez courageuse pour défier ce qui semble relever des lois de l’histoire, où la fameuse nature humaine impose encore et toujours sa loi du plus fort ? Faut-il donc vivre l’histoire comme une nécessaire fatalité où tout revient sans cesse ? Bordage pose habilement la question par l’intermédiaire d’un certain Jules-Jean Jacquin, éditorialiste de La Nouvelle Europe Libre : « N’hésitons pas à l’affirmer bien haut et fort : l’Europe n’est plus. Ou, plus exactement, l’ancienne idée de l’Europe n’est plus. La guerre a donné le coup de grâce au vieux rêve humaniste déjà écorné par les réflexes nationalistes et le manque d’entrain des populations concernées. On s’aimait dans l’abondance, dans le succès, on se déteste dans la misère et la défaite. Le temps est sans doute venu de poser la question cruciale : l’Europe est-elle nécessaire ? Des voix s’élèvent des différentes régions – les ex-nations –, qui réclament un retour aux anciennes frontières. Qu’avons-nous, Français, en commun avec les Allemands, avec les Espagnols, avec les Italiens ? Sans parler des Anglais, ce cheval de Troie qui n’a eu de cesse d’affaiblir voire de démanteler la construction européenne ? Interrogeons-nous avec sincérité. L’Europe reposait-elle sur de véritables fondements ? Quel est le ciment véritable de l’unité des peuples ? L’histoire ? L’argent ? La culture ? La religion ? La langue ? » (Les Chemins de Damas, p. 157). Nul doute que si Bordage pose un questionnement aussi nécessaire, le titre du quotidien ne laisse guère de doute sur les résurgences de certains vieux démons. En cela, La Trilogie des prophéties n’est pas sans rappeler par son enseignement artistique et conceptuel un certain The Wall d’Alan Parker. Il s’agit d’abattre le mur, non pas tant celui qui prend racine dans le jardin du voisin, que celui qui ne cesse d’habiter notre propre demeure.

Lecture

En ces temps de troubles géopolitiques, il n’est pas rare de voir resurgir certains de nos vieux réflexes identitaires colorés de xénophobie, où la figure de l’autre apparaît davantage comme étant celle de l’alter que de l’ego. L’autre n’est pas tant celui qui me ressemble que celui qui se différentie de ma figure coutumière. L’autre : celui qui n’est pas moi, qui ne m’est point familier et qui me renvoie une image autre, miroir de tous mes fantasmes, mais aussi de toutes mes peurs. Si nous aimons autant à nous retrouver en terrain familier et favorable au confort de repères établis, définis, assurés, c’est néanmoins dans une forme d’arrachement à soi qu’il nous faut parfois partir à la conquête de l’autre. L’autre présuppose une certaine exigence, un compromis, un dépassement de soi et une remise en question perpétuelle de ses certitudes. Et cet autre auquel nous invite Bordage dans cette trilogie, c’est le musulman, figure contre laquelle nous sommes en guerre, nous autres Occidentaux et chrétiens. Nous assistons dans un avenir proche à la victoire des fanatismes religieux, lesquels enfantent la chute de l’Europe. Ainsi, nos replis identitaires, tant d’un bord que de l’autre, nous ont fatalement conduits à l’impensable. Voilà le monde plongé corps et âme dans une guerre de religion où toutes les horreurs propres à la barbarie sont ici (re)devenues consubstantielles à notre quotidien. Meurtres, génocides, viols, famines, holocauste, autoritarisme, mensonges, barbarie, autant d’horreurs avec lesquelles il nous faut désormais composer avec le mince espoir de pouvoir un jour (si Dieu ou Allah nous sont favorables) y échapper. Le tableau dressé par l’auteur est terrifiant de réalisme : les moindres détails de l’horreur y sont décrits avec une belle prodigalité. Mais derrière cette guerre sans merci que se livrent chrétiens et musulmans, Bordage cherche surtout à saisir les dimensions psychologiques qui œuvrent souterrainement dans notre psyché. Cette trilogie bordagienne offre une lecture sinusoïdale : un premier tome qui prend ses racines dans les nobles promesses des années 70, un deuxième qui se mesure aux atrocités de la Seconde Guerre mondiale et un troisième où semble luire des lendemains meilleurs. À croire que l’histoire humaine ne serait qu’un éternel recommencement… Comme à son habitude, Bordage nous offre une belle écriture, claire et chatoyante. Un art bien consommé qui offre un plaisir de lecture bien singulier. Les personnages sont toujours riches en couleurs, les situations savamment orchestrées. On reprochera peut-être une histoire quelque peu prévisible et un acharnement parfois démonstratif : OUI, les Occidentaux et chrétiens sont eux aussi capables du pire. Mais cette vérité d’évidence prend parfois les contours d’une démonstration quelque peu fastidieuse. L’autre est en nous-mêmes, il est ce nous-mêmes et nous sommes lui. Si ce parti-pris est plus que louable, l’exercice de style, remarquable par son écriture par ailleurs, en devient parfois agaçant à force de didactisme. Il n’en reste pas moins une œuvre engagée, sincère, profondément humaniste. L’Évangile du Serpent transpose le Nouveau Testament dans notre présent avec un réalisme saisissant et nous invite à un voyage initiatique aux côtés de personnages cherchant le leur. Décrivant avec un réalisme saisissant les conséquences possibles du conflit entre Occident et Moyen-Orient, Pierre Bordage donne un véritable souffle épique à ce triptyque. Espérance / Mort / Résurrection : sainte Trinité ou Divine Comédie ?

 

 Citations

Jean-Christophe Rufin, Le Monde Diplomatique.

« Avec L’Evangile du Serpent et L’Ange de l’Abîme, Bordage affiche une exigence qui tend à le placer hors de la littérature de genre pour rejoindre la littérature tout court. »

Frédérique Roussel, Libération.

« Une anticipation sur un enfer d’ici-bas qui fait son effet. Chapeau bas. »

Olivier Delcroix, Le Figaro Littéraire.

« Une relecture contemporaine des Évangiles. Foisonnant, flamboyant, prophétique : une de ses plus belles réussites romanesques. » 

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Frank Brénugat
Diplômé d’un Master en philosophie, Frank Brénugat a été enseignant en Formation Humaine et Sociale dans les écoles ENSETA Bretagne (École Nationale Supérieure de Techniques Avancées) et ISEN Brest (Institut Supérieur de l’Électronique et du Numérique). Il enseigne actuellement la philosophie dans l’établissement brestois du groupe scolaire Javouhey. Ancien Directeur de la rédaction du magazineParallèles, il se passionne pour les contrées associées aux domaines de l’imaginaire et voue un amour sans bornes à l’égard des voyages.
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