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Le Fleuve céleste
Romans

Le Fleuve céleste, Guy Gavriel Kay, Éditions L’Atalante

par 1 novembre 2017

Guy Gavriel Kay

Guy Gavriel Kay

La glorieuse Kitai a perdu de sa superbe et se voit menacée par les invasions barbares venues du nord. Ces derniers ont depuis longtemps déjà conquis les Quatorze Préfectures abandonnées par la Kitai. Mais voilà que Den Daiyan, obscur archiviste d’une lointaine province du royaume, rêve de gloire et de conquêtes afin de redonner à son royaume sa superbe d’antan. De multiples périples ne manqueront pas de jalonner le parcours de cet intrépide jeune homme dont le destin semble se confondre avec celui de la Kitai. Le Fleuve céleste fait suite au remarqué et remarquable Les Chevaux célestes, disponibles tous deux aux éditions L’Atalante et signé par le talentueux Guy Gavriel Kay. Une lecture exigeante pour une épopée digne des meilleurs récits du genre. Prix Elbakin.net 2017, catégorie « Meilleur roman fantasy traduit. »

 

 

Le Fleuve celeste de Guy Gavriel Kay
Histoire

La glorieuse Kitai a perdu de sa superbe. Jadis, cet empire florissant faisait le bonheur et la fierté de ses habitants et ne manquait pas de susciter le respect et la jalousie de ses voisins. Son rayonnement s’étendait par-delà ses frontières. Seulement, nul empire ne saurait être éternel au regard d’une histoire toujours aussi chaotique et imprévisible. Les barbares du nord ont mis la main sur les Quatorze Préfectures et la Kitai découvre les vicissitudes inhérentes à son déclassement, prélude à une déliquescence programmée.

Seulement Ren Daiyan ne l’entend pas de cette oreille. Ce jeune homme, fils d’un obscur archiviste de campagne, se prend à rêver d’une Kitai qui aurait recouvré toute sa splendeur d’antan. Rien pourtant — a fortiori pas le pedigree passablement quelconque de sa caste sociale — ne semble lui promettre un quelconque avenir en rapport avec les affaires de l’empire. Jusqu’au jour où Ren Daiyan s’engage comme garde du corps d’un dignitaire de province, situation qui l’entraine par la suite à prendre le commandement d’un réseau de brigands. Cette période de brigandage achevée, il se voit coiffé d’une nouvelle casquette en servant dans l’armée régulière de l’empire. Peu à peu, notre héros gravit les échelons de la caste militaire et peut dès lors entrevoir son rêve de toujours s’incarner peut-être : offrir à la Kitai le rang qui lui est dû.

Mais le temps presse. Quelques escarmouches aux frontières du nord ont tôt fait de se transformer en guerre, voyant les barbares des steppes septentrionales déferler au sud de l’empire, lequel sud n’a à offrir pour sa défense qu’une armée aux effectifs réduits et en proie au doute. Certes, la Kitai peut toujours s’enorgueillir de la richesse de ses arts, de la grandeur de son administration et de la beauté de ses jardins aux douces senteurs, mais la magnificence de son armée semble ternie par une administration sclérosée et par des jeux de pouvoir et des luttes intestines nuisibles sinon inutiles. Une telle combinaison s’avère assurément mortifère pour l’efficience des opérations militaires, sur le plan tactique comme stratégique. Restent les talents guerriers et tactiques de Ren Daiyan, reconnus et appréciés au sein du corps armé tout entier. Mais ces derniers suffiront-ils à renverser le cours inéluctable de l’histoire ?

Restaurons la gloire passée de la Kitai,
Reprenons nos fleuves et nos montagnes
Et offrons-les en tribut loyal à notre auguste empereur.

Quand la petite histoire s’entremêle à la grande…

 

Lecture

Comme à l’accoutumée, Guy Gavriel Kay nous livre une fresque épique aux couleurs chatoyantes et aux péripéties savamment orchestrées, toutes empreintes de moult détails. Comme à l’accoutumée, notre auteur prend grand soin de ses lecteurs en travaillant tous les aspects essentiels et secondaires de son histoire, avec ce même souci d’une certaine véracité ethnographique et historique comme en témoignent les nombreux remerciements et la notice bibliographique qui parachèvent l’ouvrage, preuve s’il en était besoin de son érudition. Et comme à notre habitude, nous autres, lecteurs, lui sommes reconnaissants de nous engouffrer dans les quelque 700 pages de son dernier roman Le Fleuve céleste.

Si Les Chevaux célestes narraient les aventures de protagonistes issus de la dynastie Tang (618-907), cet opus – lequel peut parfaitement se lire indépendamment du premier par ailleurs – nous entraine en revanche dans la Chine des années 1120 en référence à la chute des Song du nord, lesquels succombent sous les assauts répétés des nomades des steppes. Si l’auteur prend garde à respecter cette exigence de véracité dans son contexte narratif, il donne néanmoins ouvertement chair – comme il s’en explique en postface – à des figures librement inspirées de personnages historiques afin de satisfaire ses exigences scénaristiques. Il parvient à leur donner une épaisseur indéniable, aux antipodes de quelconques protagonistes jouant les faire-valoir au bénéfice d’une intrigue. Cette galerie haute en couleur participe avantageusement à la crédibilité de l’intrigue et au rayonnement de personnages profondément humains, humanité magnifiée sous la plume alerte et aguerrie de l’auteur. Comme en témoigne cet autre personnage-clé, Lin Shan, poétesse au tempérament atypique, laquelle ne manquera pas de jouer un rôle de tout premier plan.

Force est de constater que se plonger dans une œuvre de Guy Gavriel Kay n’est pas chose anodine ni facile. L’exercice demande un certain effort, lequel s’avère toujours récompensé, la dernière page du roman tournée. Point de Sense of Wonder ici, ni de péripéties abracadabrantesques au rythme endiablé. L’œuvre de Guy Gavriel Kay est en cela l’antithèse d’un page turner : on ne dévore pas, on savoure. Chaque page est une leçon d’écriture en soi – performance notable au demeurant pour la traduction signée Michael Cabon. La lecture des Chevaux célestes reflète cet Extrême-Orient où l’écoulement du temps semble plus sinueux qu’en nos contrées occidentales, là où l’Histoire semble effleurer les pentes de l’existence humaine sans s’y ancrer véritablement. Certains pourront reprocher en cela une action qui ne prend véritablement corps qu’en milieu d’ouvrage, passées les 300 premières pages… La présence de nombreux personnages qui plus est, perturbant par leur alternance le cours tranquille de la narration, pourrait dérouter au premier abord le lecteur fébrile et peu coutumier de l’exercice, mais la présence d’un Dramatis Personæ devrait rassurer ce dernier.

Kay nous donne à voir sous une calligraphie toute personnelle une superbe peinture de cette période, tantôt par la présence d’extraits de poèmes historiques, tantôt par celle de telle ou telle réflexion philosophique sur la beauté de la calligraphie ou celle des jardins. Il nous conduit par ailleurs sur les pentes sablonneuses des rouages complexes et jeux de pouvoir propres à la diplomatie chinoise, langage millénaire au formalisme ô combien codifié ! Autant d’entrées en la matière qui participent à la construction d’une épaisseur reconnaissable entre toutes sous la plume de notre auteur. Le lecteur en ressort parfois secoué, toujours charmé et un tantinet mélancolique, le dernier chapitre achevé.

On parle assurément d’histoire(s) dans cette épopée, mais quid de la dimension fantastique ? Force est de constater que celle-ci se résume à sa portion congrue. Seule la rencontre de notre protagoniste à la lisière d’une forêt avec un succube – en l’occurrence une femme femme-renarde – nous renvoie à cette dimension surnaturelle. Rencontre discrète, mais ô combien chargée de sens pour la suite des événements ! Une exploration à peine évoquée sur quelques pages, avec subtilité et force visuelle, laquelle exploration nous invite accessoirement à pouvoir ancrer le récit dans un cadre médiéval-fantastique. Et encore…

Le Fleuve céleste nous donne donc à voir de savoureuses intrigues de palais, mettant en scène des dignitaires trahissant leur impuissance face à la menace grandissante des peuplades du nord, triste témoignage d’une impréparation les conduisant inexorablement sur la pente involutive de l’histoire. À la lecture de cette brillante et sombre épopée, il semble bien que la Kitai elle-même se soit approprié le rôle principal, sans occulter pour autant celui de nos protagonistes Ren Daiyan et Lin Shan. Nous sommes aux premières loges, assistant au spectacle de la décomposition déjà entamée de l’empire kitai. Faut-il voir pour autant dans Le Fleuve céleste la chronique d’une mort définitive annoncée ou un prélude à une renaissance future – et conséquemment à un autre opus du sieur Kay ? Derrière cette multiplicité en apparence chaotique des événements historiques, ne faut-il pas y voir cet Esprit Absolu hégélien se manifestant lui-même à travers l’histoire ? D’étape en étape, selon le philosophe de l’histoire, l’histoire ne cesse en effet de se simplifier et de s’unifier, chaque moment étant préférable au précédent et offrant in fine le spectacle d’améliorations spirituelles. Ainsi, sans les notions de construction, de destruction et de reconstruction – et donc de progrès – le cours de l’histoire est-il incompréhensible. Chaque figure historique est supérieure à celle qui constituait son être précédent. « Là, un immense déploiement de forces ne donne que des résultats mesquins, tandis qu’ailleurs, des causes insignifiantes produisent d’énormes résultats. Partout, c’est une mêlée bigarrée qui nous emporte, et dès qu’une chose disparaît, une autre aussitôt prend sa place » nous enseigne l’auteur de La Raison dans l’histoire.

Le Fleuve céleste s’avère in fine un bien bel exercice de style au contenu généreux et se montre digne en cela de rivaliser avec certaines épopées de notre répertoire historique. Un petit moment d’histoire littéraire à renouveler sans tarder.

 

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Le Fleuve céleste de Guy Gavriel Kay, Éditions L’Atalante
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Frank Brénugat
Diplômé d’un Master en philosophie, Frank Brénugat a été enseignant en Formation Humaine et Sociale dans les écoles ENSETA Bretagne (École Nationale Supérieure de Techniques Avancées) et ISEN Brest (Institut Supérieur de l’Électronique et du Numérique). Il enseigne actuellement la philosophie dans l’établissement brestois du groupe scolaire Javouhey. Ancien Directeur de la rédaction du magazineParallèles, il se passionne pour les contrées associées aux domaines de l’imaginaire et voue un amour sans bornes à l’égard des voyages.
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