Les Furies de Borås, Anders Fager, Éditions Mirobole
Previous
ALEATOIRE
Dantec
Next
Boireau 02

Jacques BOIREAU, Sur les rives de l’Achéron

par Frank Brénugat16 février 2015

Sur les rives de l’Achéron, Jacques Boireau
In revue Parallèles, numéro 2, 1995

 

Jacques Boireau

Jacques Boireau

Jacques Boireau (1946 – 2011) a peu publié de son vivant. Seuls deux romans – Les Années de sable (1979) et Petite chronique d’avant l’été (1981) ont ainsi eu de tels honneurs, publications auxquelles se rajoute une quarantaine de nouvelles. Révélé en 1976 dans la revue Univers par Yves Frémion et publié au cours des années quatre-vingt par toutes les revues et anthologies (y compris par Libération), il obtient en 1980 le prix Rosny aîné pour sa nouvelle Chronique de la vallée. On signalera plus près de nous Oniromaque récemment publié aux Éditions Armada (2012) et superbement préfacé par Pierre Stolze. Ancien professeur de lettres et passionné d’écriture, Boireau nous livre au travers de cette nouvelle Sur les rives de l’Achéron une lecture écologique et sociétale de la ville, vision que notre modernité nous a rendue bien trop familière au demeurant. Vision naturelle pour un auteur amoureux des longues ballades en montagne et connu pour son attachement en faveur d’une science-fiction uchronique et politique.

 

Le grand-père… Une personnalité, le grand-père. On aurait pu lui coller toutes sortes d’étiquettes, cultivé, voire savant : il avait beaucoup lu, tout ce qui lui tombait sous la main, avec boulimie et sans discernement, beaucoup lu et beaucoup retenu. Maniaque de l’ordre, certainement. Sévère et froid. Jamais il ne serait venu à l’idée de Tarnis de le qualifier de drôle et d’enjoué. Rien d’étonnant à cela : les cités satellites n’étaient pas faites pour susciter l’enjouement.

Le temps embellit les souvenirs, paraît-il. Pourtant… pourtant lorsque je songe au grand-père, la seule image qui me vienne à l’esprit est celle d’un beau vieillard, droit comme un I, maintien rigide et digne, à l’instar de ses règles de vie. Car il était corseté de principes, le grand-père. De principes que l’âge avait fossilisés. Comme les cités…

Quand j’étais gosse, je me disais : il est immortel, comme la cité dont il me parle qui existe depuis toujours et existera toujours, éternelle et parfaite, capable de se renouveler selon ses besoins. Grand-père, je ne l’ai pas vu changer, je l’ai toujours connu rude, desséché, visage aigu et crinière de cheveux blancs.

Les parents de Tarnis l’abandonnaient souvent au grand-père. Six jours par semaine, parfois sept, ils allaient aux forges, comme tout le monde à Léda, cette cité satellite de la Cité, la grande cité, la vraie cité. Aussi l’enfant et le vieillard passaient-ils leurs journées en tête à tête dans la maisonnette de deux pièces que les forges avaient attribuées à la famille. Des journées sans fin.

Le vieillard commençait toujours par une séance interminable de lecture, d’écriture ou de calcul, quand il ne combinait pas les trois. Penché sur le papier, mal à l’aise sur la chaise bancale et trop haute, tancé vertement à chaque fois qu’il se laissait aller, appuyant la tête sur la paume de sa main gauche, Tarnis emplissait les lignes d’une écriture ronde. Parfois il s’évadait dans des rêves lointains et sans objet. Le vieillard alors le traînait à la fenêtre, le saisissait sous le bras, le soulevait, le déposait sur le rebord et disait : « Regarde ! »

Il n’y avait pourtant pas grand-chose à regarder, rien en tout cas qui valut ses rêves d’enfant : la rue, rectiligne, la chaussée, rouge et noire de toutes les scories déversées, l’alignement des maisonnettes, toutes semblables, trois marches, une porte, une fenêtre, un robinet extérieur à droite de l’entrée, des murs gris, des jardinets carrés, le plus souvent en friche, clôturés du grillage que vendait le magasin des forges. Au-delà, le plus souvent à demi masqués par les fumées rouges qui traînaient, paresseuses, à mi-chemin du réel et de l’imaginaire, les flèches du grand temple, le dôme de métal du comité des forges et tous les édifices altiers de la cité-mère. Dans l’esprit de l’enfant, ces édifices lointains étaient destinés à appeler sur eux le soleil comme les maisonnettes grises de Léda la pluie, la bruine, les brouillards. Le bruit courait d’ailleurs dans Léda qu’il existait dans la cité-mère une machinerie à chasser le mauvais temps, et qu’elle le chassait sur ses satellites. Quoi qu’il en soit, si Tarnis évoquait Léda, c’était avec des couleurs de brume et de crachin, et des nuages roulant bas qui s’écartaient devant les dômes et les flèches éloignés.

« Si tu n’apprends pas, Tarnis, tu subiras la même vie que tes parents. Tu iras aux forges, comme les autres. Si tu veux, plus tard, avoir une petite chance de passer dans la cité (et le doigt décharné désignait les flèches et les coupoles qui émergeaient des fumées), il faut, au moins, que tu apprennes à lire, à écrire et à compter avant les autres. Il faut que tu prennes de l’avance. Tu n’as pas de temps à perdre mon petit ».

Il ne perdait pas de temps. À la table de la salle commune – l’autre pièce servait de chambre à ses parents – Tarnis essayait d’oublier l’odeur de graillon, les traînées noirâtres sur le papier peint boursouflé d’humidité, et d’aligner chiffres et lettres avant les autres, selon le désir du grand-père.

L’après-midi, lorsqu’il avait bien travaillé, il avait droit à une gâterie, toujours la même, la promenade. « Marcher, c’est bon pour la santé », disait le vieil homme qui, tous les jours, se rendait à pied au magasin général, à l’autre bout de Léda, par temps de vent, de pluie, de neige ou de grêle, tant par principe que pour s’offrir sa ration quotidienne d’herbe à fumée.

Sitôt la porte ouverte, le bruit vous sautait à la figure. Ce qui n’était, fenêtre fermée, que bourdonnement diffus dans la maison, si habituel que plus personne n’y faisait attention, devenait d’un coup fracas montant des quatre coins de l’horizon. À l’extérieur il n’était plus question de se parler, il fallait crier. La voix des forges dominait toutes les autres.

À qui parler d’ailleurs ? Les rues étaient le plus souvent désertes. Tout le monde était au travail. Parfois Tarnis apercevait quelques gamins ou gamines qui jouaient dans les jardinets ou sur des tas de scories, des gamins qu’il observait du coin de l’œil avec le désir informulé de se joindre à eux. Mais il ne devait pas perdre de temps, lui. Quand l’homme et l’enfant passaient à leur niveau, il accélérait le pas et détournait la tête.

Des rues trop longues, sans fin. On s’y tordait les chevilles sur les morceaux de mâchefer qui émergeaient de la chaussée ou dans les trous qui béaient ici ou là car personne ne songeait à entretenir les rues de Léda. De temps en temps un camion-benne sortait des forges et venait déverser son contenu dans une quelconque rue, un compresseur à vapeur suivait, crachant à la face d’un ciel qui n’en avait pourtant pas besoin son haleine noire, et étalait le tout, entouré de gosses braillards, puis on ne touchait plus à rien jusqu’à la fois suivante.

Au-delà de Léda ils longeaient les murs des fonderies, une muraille de briques qui donnait le vertige à Tarnis lorsqu’il levait la tête pour en apercevoir le faîte. « Ton père et ta mère sont enfermés derrière ! » hurlait le grand-père. « Toi aussi, tu y seras, si tu ne t’appliques pas ! » Tarnis n’avait pas besoin d’entendre les mots : il connaissait par cœur l’antienne.

Le mur. Pas étonnant que je déteste les murs. Rien d’enclos dans la Cité du Soleil. Des murets bas sur lesquels on peut s’asseoir ou s’appuyer, qu’on soit gosse ou adulte. Des lieux de rencontre. Pas des murailles de forteresse. N’importe quoi pour que mes souvenirs d’enfant s’effacent. Le grand-père qui grondait : « Tu as mal travaillé, mon garçon ! ce n’est pas bien ! et il pointait sur moi un doigt vengeur qui me précipitait dans un puits sans fond, un puits carré cerné de murs de briques, et je tombais sans fin, tandis que d’en bas montait le grondement des machines, jusqu’à ce que je me réveille en hurlant.

Des fumées noires et rouges filaient au-dessus de leurs têtes, entraînées par le vent, ou retombaient, trop lourdes, vers le sol. Ciel et terre se fondaient dans le fracas et les vapeurs des forges, dans les grondements, les sifflements, les feulements, un pandémonium qui faisait vibrer l’air et le sol, montant de sous les pieds et en même temps tombant du ciel comme une chape de bruit.

Passé le mur de la fonderie, il y avait un vide, un hiatus, un terrain vague empli de rebuts, pièces d’acier défectueuses, camions désarticulés, locotracteurs démantibulés, charbonnettes et chariots automobiles gangrenés de rouille.

D’ordinaire la promenade prenait fin là. Le grand-père accordait une demi-heure de liberté à Tarnis, s’asseyait sur le talus si le temps était sec. S’il était à l’humidité, il demeurait debout, silhouette sévère plantée au bord du droit chemin, tandis que le petit-fils sautait parmi les carcasses, se glissait dans les cabines des fourgons et des camions, se faufilait entre les ridelles tordues des locotracteurs, s’installait aux commandes des pelles à vapeur disloquées, remplissant par l’imagination de cadrans et de manettes les trous béants des tableaux de bord.

Monté sur son engin, Tarnis partait loin, très loin de Léda, vers les lieux lus dans les quelques livres du grand-père, la mer, les montagnes, vers les jardins d’Éden qui descendent en pente douce vers les eaux scintillantes du grand fleuve. Il choisissait l’ombre dense d’un arbre, sautait au bas de son engin, et à son appel muet les animaux venaient manger dans sa main, les oiseaux descendaient des feuillages et venaient se percher sur son épaule…

En fait de fleuve et de voyage, il ne pouvait que traverser le terrain vague jusqu’aux rives de l’Achéron, qui roulait des eaux grises chargées de tous les déchets des forges. Il s’asseyait sur l’herbe rase et noire et se laissait hypnotiser par les remous du fleuve qui l’entraînait, comme les camions magiques du dépotoir, vers les eaux limpides de ses jardins d’Éden.

Mais bientôt la voix sèche du grand-père le rejoignait dans ses refuges secrets et il lui fallait traverser à la course son terrain de rêve et prendre le chemin du retour.

L’espace… Tout ce qui m’a manqué dans la grisaille de Léda. Les voix humaines. L’espace. Vies étriquées. Vies enfermées. Monde clos de fumées. Le soleil. Le besoin de soleil. Apollon, dieu musicien dieu peintre, dieu coloriste, dieu solaire, je t’ai enfin trouvé. Symphonie en bleu, ocre, brun et mauve. Terre, ciel et mer confondus. Ne manque que le feu. C’est toi qui l’apportes, Apollon. Rouge, vert et jaune des longs manteaux des citoyens du soleil. Voiles blanches des éoliennes. Feuillage argenté des oliviers, laqué des orangers, terre rouge, roches bleutées, montée des mauves dans la lumière du soir. C’est parfait. Le temps devrait s’arrêter. Mais le temps ne s’arrête jamais. Même sur ma création. Sur ma ville.

Ce jour-là la promenade s’était prolongée au-delà du terrain vague. « Tu es assez grand pour comprendre », avait dit le grand-père. « Je veux que tu voies les limites de Léda. » Ils avaient suivi la rue jusqu’à la digue, avaient gravi les marches et s’étaient assis. « Quand mon grand-père à moi m’emmenait, on venait jusqu’ici, jusqu’au bord du canal… »

Tarnis n’écoutait pas. Il écarquillait les yeux devant le spectacle nouveau : tout proches, les flèches du temple, les tours de la gare centrale, le dôme d’acier luisant du comité des forges, des vaisseaux de verre, carènes retournées, et des maisons, des milliers de maisons, ornées de volutes de fer qui montaient au long des façades comme autant de fumées. Des avenues bordées d’arbres où filaient des charbonnettes ; de temps en temps, l’un ou l’autre des véhicules lâchait un nuage de vapeur qui s’effilochait dans les feuillages.

L’enfant avait regardé derrière lui : les tours noires de Léda continuaient à cracher à la face du ciel fumée et flammes, les cheminées noyaient la cité-satellite dans des vapeurs rougeâtres, d’immenses prisons de briques, alignées au cordeau, vibraient au fracas des machines.

Il ne voulait plus voir ça, qui était pourtant son chez lui. Le port plutôt, ou le canal et ses eaux noires. Un chaland passait devant eux. Le batelier leur fit un geste du bras ; la femme, qui rentrait à la hâte le linge étendu sur le pont, leur cria quelque chose qu’ils ne comprirent pas. Deux gamins jaillirent de la cabine et glapirent à leur tour.

La péniche était passée. Lente et lourde, elle se rangeait au côté d’une semblable au bastingage égayé d’un liseré de peinture rouge. Les mariniers ne faisaient plus attention à eux. Le grand-père s’était rassis. « Du temps de la jeunesse de mon grand-père à moi, il n’y avait pas de canal. Il n’y avait pas de cité-mère ni de cités-satellites. Il n’y avait qu’une seule et grande cité. On pouvait aller où on voulait, comme on voulait. »

Le grand-père chuchotait, comme s’il avait risqué d’être pris en faute, et son petit-fils était presque obligé de coller son oreille contre la bouche du vieillard. Si Tarnis adulte se souvenait avec une telle précision des paroles prononcées ce jour-là, le ton de la confidence devait y être pour quelque chose. « Retiens bien ça, petit. Les gens de la cité ont peur de nous. Ils auraient pu construire le port sur l’Achéron, sur le Styx à la rigueur. Non. Ils ont fait creuser ce canal qui nous enferme entre trois eaux.

— Mais pourquoi ils ont peur, grand-père ?
— Pourquoi ? Parce qu’ils ont tout et que nous n’avons rien. »

Plus tard, à l’adolescence, Tarnis s’était rendu compte que cette affirmation n’était pas tout à fait exacte. Avec trois autres, il avait été sélectionné pour suivre les cours de l’école supérieure des forges. Il avait les qualités requises, lui avait-on dit, pour devenir un bon ingénieur. Depuis l’âge de douze ans, il passait tous ses après-midi aux forges : on appelait cela travaux pratiques, à l’école de Léda. Et il avait découvert que la réalité valait ses cauchemars d’enfant. Grâce à son savoir, adulte, il entrerait aux forges par la grande porte. Mais il ne voulait entrer en enfer ni par la petite, ni par la grande porte.

Il s’était inscrit aux cours du soir de l’école d’architecture. Ce n’était ni interdit ni encouragé. Il fallait faire double journée, et bien peu en étaient capables. Mais Tarnis savait ce qu’il voulait : quitter Léda. Définitivement. Sans espoir de retour. Et tous les soirs, après son après-midi aux forges, il franchissait la passerelle, au-dessus des eaux noires du canal. Il portait encore ses vêtements de travail, avait à peine eu le temps de se laver les mains et le visage, et était conscient de la façon dont on le regardait dans les rues de la cité tandis qu’il se dirigeait vers son cours. Mais il avait pour lui son grand-père qui lui avait dit : « Ne fais pas attention. Bientôt tu franchiras une dernière fois la passerelle et tout ce que tu as souffert ne comptera plus. Je ne te reverrai plus, je le sais. Cela n’a pas d’importance. Tu réussiras. C’est tout ce qui doit compter maintenant. »

Il avait réussi. Il n’avait jamais revu le grand-père, ni Léda. Il avait créé sa ville. Et l’âge venu, il se prenait à douter de sa vérité.

Votre avis sur la critique
Énooorme !
50%
Bonnard
50%
Gentillet
0%
Fadasse
0%
Affligeant !
0%
ARZUR FREELANCE
Frank Brénugat
Diplômé d’un Master en philosophie, Frank Brénugat a été enseignant en Formation Humaine et Sociale dans les écoles ENSETA Bretagne (École Nationale Supérieure de Techniques Avancées) et ISEN Brest (Institut Supérieur de l’Électronique et du Numérique). Il enseigne actuellement la philosophie dans l’établissement brestois du groupe scolaire Javouhey. Ancien Directeur de la rédaction du magazineParallèles, il se passionne pour les contrées associées aux domaines de l’imaginaire et voue un amour sans bornes à l’égard des voyages.
Commentaire(s)
Laisser un commentaire

Laisser un commentaire

ARZUR création web et print www.philippearzur.fr