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Le protagoniste lovecraftien dans les contrées imaginaires. De Celephais à Arkham ou de la fuite au meurtre
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Vaisseau 01

Daniel WALTHER, L’Haleine

par Frank Brénugat20 février 2015

L’Haleine, Daniel Walther
In revue Parallèles, numéro 3, 1996

 

Daniel Walther

Daniel Walther

Fortement marqué par la littérature allemande, Daniel Walther a commencé ses bons offices dans nos contrées comme anthologiste auprès d’écrivains teutons (Les Soleils Noirs d’Arcadie, OPTA, 1975 et Le Livre d’Or de la science fiction – Science-fiction allemande – Étrangers à Utopolis, Presses Pocket, 1980). Nouvelliste aguerri qui compte à son actif quelque 160 nouvelles et une bonne trentaine de romans, l’intéressé est récompensé en 1980 avec le grand prix de la science-fiction française. Il est aussi connu pour avoir été directeur de collection du très prestigieux Club du Livre d’Anticipation des éditions OPTA. Il fut également un collaborateur régulier et talentueux de feue la revue Parallèles dans la deuxième décennie des années 90. Qu’il en soit ici remercié ! L’Haleine, nouvelle flirtant habilement entre science-fiction et fantastique, témoigne d’une écriture toujours aussi visuelle et dynamique.

 

« Quel astre fourbe au bec de corne avait encore brouillé le chiffre,
et renversé les signes sur la table des eaux ? »
Saint-John PERSE

Ses yeux larmoyaient dans les ténèbres tandis qu’il essayait d’accommoder son acuité visuelle à l’étrange mouvance qui l’environnait. Il lui semblait qu’il n’arriverait jamais à se dépêtrer de cette molle fluidité dans laquelle il avait tenté de se déplacer, tel un nageur au sein d’une onde grasse. Il avait voulu se persuader qu’il était endormi et qu’il évoluait dans un rêve un peu nauséeux. Pourtant, en dépit de ses efforts, il n’était pas parvenu à se réveiller.
Maintenant, de plus en plus effrayé, il cherchait désespérément à retrouver la mémoire. À un moment donné, toutes les portes de son esprit s’étaient refermées, le laissant dans cette demi-noirceur où s’agitaient des formes indéfinissables.
N’eût été la peur de se rendre ridicule, il aurait crié, pour appeler à l’aide. Mais il demeurait à moitié convaincu de se retrouver dans le labyrinthe étouffant d’un cauchemar particulièrement tenace.
« Dans un moment, je vais me réveiller. Il serait stupide de hurler, d’ameuter la maison ».
Ces pensées furent bousculées par un nouvel accès de frayeur : il était presque sûr que quelque chose avait bougé dans l’obscurité fluctuante, et que ce quelque chose s’approchait, ne tarderait pas à le frôler de son écoeurante viscosité. Il frémit longuement, toujours incapable de se mouvoir. Il se dit que se pieds étaient enfoncés dans l’onctuosité répugnante d’un arroyo de boue, qu’il s’enlisait irrémédiablement, sans même en être réellement conscient.
La présence menaçante lui paraissait toute proche, comme si elle s’était déplacée en un bond furtif, mais incontestablement vigoureux. Il devait s’agir d’un être pernicieux, accoutumé à cet environnement redoutable, à la fois souple et gluant. Quelque chose qui vous embrassait et vous emportait. Dissolvait vos chairs et vous dénudait jusqu’à l’os. Ne laissait rien de vous qu’un peu de blancheur pulvérulente.
Enfin, comme si une main secourable l’avait poussé entre les omoplates, il fut capable de faire un grand pas en avant, arrachant ses jambes au chuintement mou de l’invisible fange. Toujours aveugle, mais bien décidé à échapper à la présence visqueuse, il s’efforça de courir, piétinant furieusement la vase, et de ne pas trébucher dans ces ténèbres évasives.
Plusieurs fois, il eut la sensation affolante d’être la proie d’une cruelle illusion : il restait sur place, les pieds s’agitant vainement dans la terre boueuse, alors qu’il croyait avoir franchi, déjà, une partie du ravin obscur. Cependant, réprimant les battements de son cœur, le tam-tam de ses tempes, il secouait sa peur, la projetant, en gouttelettes brûlantes, dans la noirceur incoercible. Il continua de courir et de patauger dans un tourbillon de masses confuses. Il traversait des zones tièdes qui semblaient tissées d’une profusion de toiles d’araignées. Ses mains emportaient, au passage, des amas gluants. Et il haletait, se répétant que sa poitrine éclaterait s’il ne pouvait enfin libérer ses angoisses dans un hurlement formidable qui le ramènerait peut-être dans les dimensions du réel.
Tout à l’heure, il avait espéré que ses yeux finiraient par s’habituer à l’obscurité au sein de laquelle il avait cru percevoir des plages moins ténébreuses — mais, bien au contraire, plus il avait tourmenté la mécanique délicate de son regard, plus l’ombre s’était concentrée autour de lui. On aurait pu croire qu’un troupeau de pieuvres avait déversé son encre dans la nuit qui le retenait prisonnier.
Il se souvint vaguement d’une série d’images que rien ne reliait apparemment entre elles. Il vit une sorte de rideau aux sombres replis qui s’agitait lentement dans le vent. Pourtant, nulle fenêtre n’était ouverte dans la salle nue dont l’étoffe dissimulait la presque totalité d’un mur. Et de sous le rideau brassé par l’haleine du vent une main dépassait qui tenait un poignard à la lame ensanglantée. Ensuite il y eut, sans transition aucune, une autre pièce, aussi nue et aussi déserte que la première. Une longue table y avait été dressée. Pour des convives attardés en d’autres lieux. Le couvert était mis dans l’attente d’une compagnie nombreuse et certainement raffinée. Or, au centre de la table, dans un immense saladier de cristal une tête tranchée montrait des orbites vides et sanglantes.
Il fut épouvanté par ces visions (car il y en eut d’autres encore, toutes d’une cruauté glaciale, immobile !), se disant que si elles appartenaient à sa réalité propre, aux dimensions qui avaient été celles de son existence, il ne fuyait aucun danger oppressant, implacable, que pour se jeter dans un péril plus affolant encore.
Les images coulèrent sur lui avec la cruelle insistance de la lymphe s’échappant lourdement d’une blessure immonde.
Soudaine comme une gifle, une masse croulante, profuse l’enlaça, le figeant net dans sa course titubante. Il demeura en suspens, déséquilibré, mais retenu dans sa chute par d’innombrables flagelles végétaux. Il s’attendit immédiatement à des contacts vénéneux et urticants. À l’écoulement intolérable de sucs abrasifs qui dissoudraient sa peau en quelques douloureuses secondes, le laissant écorché et tremblant, incapable de crier sa peur et sa souffrance, alors que déjà les impitoyables chirurgiens des ténèbres se préparaient à de nouvelles incursions, dans sa chair vive, cette fois ! Au lieu de cela, il fut surpris par la douceur des attouchements qui parcouraient son corps. Comme si la présence mystérieuse essayait de s’imprégner des formes et des particularités de cet intrus.
Il s’habitua très vite à la certitude qu’il ne souffrirait pas, mais cette certitude ne parvient pas à le rassurer. Car il était presque totalement recouvert par les flagelles caressants. Et pour cette raison dans l’incapacité de faire un pas de plus. Il écarquilla les yeux. En vain : les ténèbres n’avaient rien perdu de leur consistance.
« Je ne suis pas dans un rêve, se dit-il, je vais mourir. Sans savoir où, pourquoi. »
Et tandis qu’il se tordait dans l’étreinte végétale, de plus en plus précise et insistante, il revit le rideau aux sombres replis, la main armée du poignard ensanglanté, la table mise pour d’énigmatiques convives, le cristal et son contenu macabre.
Avait-il voulu, et avec insistance, fuir cet autre monde aux visions d’épouvante ; avait-il souhaité devenir aveugle à ces horreurs obsédantes ?
Alors, cet univers dans lequel il s’était retrouvé exilé et qui s’était refermé sur lui comme les innombrables tentacules d’une actinie était-il sa projection mentale de l’Enfer ?
Mais pourquoi était-il devenu un voyageur sans mémoire, naufragé d’un territoire impossible ?
Il tenta de se débattre, d’arracher ne fût-ce qu’une main à l’enlacement intolérable de la monstruosité caressante. Avec cette douleur insinuante, de nouveaux flagelles vinrent au secours des autres. Il perdit une nouvelle fois l’équilibre, mais les doigts de feuille (ou d’algue ?) le retinrent fermement, le palpèrent avec une détermination circonspecte.
« Je vais devenir fou. Personne ne peut subir cela et garder sa raison ! »
La sollicitude végétale commença lentement à l’anesthésier.
S’il se trouvait réellement dans un rêve, et rien de plus, peut-être suffirait-il de se laisser aller entre les mains de feuille (ou d’algue ?) et de s’endormir pour se réveiller. Oui, mais si tel était le cas, fallait-il souhaiter retrouver l’univers dont il était venu ?
Lentement ses pensées dérivaient dans les ténèbres. Il avait fermé les yeux, s’abandonnant aux attouchements des flagelles infatigables. Des phosphènes commencèrent d’exploser sous ses paupières. Il ne lutta plus, persuadé que toutes ses questions demeuraient sans réponse s’il s’obstinait à se défendre contre les marées de la nuit.
Il entendait à présent le rythme insistant de ses tempes, le battement du sang qui s’obstinait dans les ténèbres. La musique de ses veines et de ses artères le submergea. Une fois de plus, en se laissant glisser dans une sorte de zone crépusculaire dans laquelle continuaient d’éclater les feux d’artifice d’une pléthore de phosphènes, il se demanda s’il était en train de mourir ou de se réveiller d’un rêve aux multiples chausse-trapes.
Mais cette fois-ci, semblait-il, les songes prenaient un autre chemin et les évènements avaient l’air de se précipiter. Lentement, telle une pieuvre qui décroche un à un ses suçoirs, le piège végétal se contracta, ramenant dans les ténèbres moites ses flagelles caressants.
Il respira une odeur si dense qu’elle paraissait substantielle, confondue dans la pâte du néant qui l’emprisonnait encore.
« Je rêve… je meurs… je rêve que je meurs, et je meurs en rêve ».
Ses pensées désordonnées se transformaient en un tourbillon qui l’emporta, tout soudainement, dans un vertige pénombreux. Une vague lueur avait commencé de naître sur ce qui pouvait passer pour une ligne d’horizon, mais si lâchement esquissée qu’elle demeurait bien trop alignée sur la nuit pour qu’on pût la tenir pour réelle.
Le dernier flagelle végétal lâcha prise et il fut entièrement arraché au néant obscur. Roula dans un tunnel de muqueuses débordantes de sucs.

… dans la salle blanche, le rideau agitait mollement ses replis d’ombre. Les hommes et les femmes qui se tenaient près de la grande porte lourdement cadenassée gardaient le silence. C’était à peine s’ils respiraient. Mais peut-être avaient-ils suspendu jusqu’à leur souffle, dans l’attente d’un événement capital.

Roula dans un tunnel de muqueuses débordantes de sucs. Jusqu’à un coude qui rougeoyait imperceptiblement. Il s’efforça de distinguer quelques détails de son nouvel environnement. Mais ce fut peine perdue — car les courants impétueux auxquels il était soumis le jetèrent non sans violence contre la paroi. Il s’y enfonça comme dans un matelas de mousse, profondément. La tête bourdonnante de vrombissements inidentifiables. La paroi le recracha immédiatement et il ricocha cul par-dessus tête, tomba dans ce qui semblait être un conduit vertical, menant à de plus vertigineux abysses encore.
Maintenant le rougeoiement devenait plus distinct. Il dessinait des formes et des mouvements. Les parois ondoyaient avec lenteur, se contractaient. Comme s’il avait été ingurgité par quelque créature monstrueuse. Un Léviathan vorace, aux dimensions cosmiques.

… dans l’attente d’un événement capital, les hommes et les femmes demeuraient entièrement immobiles. Les bras pendant le long du corps. Les yeux mi-clos. Tous engoncés dans le même vêtement gris et informe qui accentuait encore la similitude de leurs visages exsangues, aux lèvres pincées. Seuls s’agitaient avec lenteur les replis du rideau lie-de-vin.

Un Léviathan vorace, aux dimensions cosmiques : il naviguait dans la fourrure de l’espace, dans un océan d’encre. Mais lui… lui, il tombait dans le conduit vertical, freiné dans sa chute par des courants ascendants. C’était une sensation inouïe. Il aurait voulu qu’elle se prolongeât indéfiniment. Si c’est là mourir/être mort, que l’éternité se fasse. Puis il atteignit non pas le bout du conduit vertical, mais un coude qui précédait un chenal oblique. Il tomba majestueusement dans une flaque de mercure aux reflets roses. Au-dessus de sa tête rutilait une masse pulsante, gigantesque. Ses yeux pouvaient la voir. Presque distinctement. Fugitive, l’image de cette monstruosité impressionna les centres quasi ankylosés de ses perceptions. À peine eut-il pris conscience de la proximité de cette présence rutilante qu’une nouvelle lame de fond le précipita dans le chenal mystérieux. Brutale, envahissante, la peur revint.

… dans les replis du rideau lie-de-vin, une menace sourde semblait se terrer. Elle laissait pourtant de marbre les hommes et les femmes vêtus de gris. Leurs yeux mi-clos reflétaient des pensées lentes, étirées dans le temps gris, tels des filaments de rosés. Pareils à des clones, les hommes et les femmes vêtus de gris restaient figés dans une attente qui avait l’air de durer depuis de longues années. Leurs cœurs battaient avec la régularité d’un métronome…

Envahissante… la peur revint. Elle était là, omnipotente, lame écarlate dans son regard, ludions de sang balayant son visage. Il étouffait, tandis que des masses obscures lui écrasaient la poitrine. Son cœur s’emballa et, l’espace d’un cillement, il perdit conscience. Mais quand il revint à lui, les forces qui l’environnaient étaient toujours soumises aux mêmes fluctuations violentes. Des orages lumineux éclataient sans bruit, ce qui les rendait plus angoissants encore. Pouvoir crier – hurler – entendre l’écho de sa voix se heurter, se briser contre un mur de pierres taillées ou contre une falaise rocheuse. Se débattre au cœur d’un tumulte familier.
Des larmes forcenées l’entraînèrent de plus belle. Pourtant le regard portait plus loin, à présent. Et il pouvait voir les vagues rouges qui montaient vers lui du fond des ténèbres. Bientôt, elles l’environnèrent, mais sans lui faire le moindre mal. Bien qu’il commençât de se convaincre qu’il ne courait finalement aucun danger, la peur refusait de le quitter.
Il devinait que son voyage à travers les ténèbres rougeoyantes n’était pas dû au hasard ni aux aléas d’un rêve, mais qu’il se trouvait projeté dans une autre réalité dont l’apparente absence de logique n’était en fait que la manifestation d’une logique différente. Il se dit qu’il lui faudrait des années, certainement, peut-être davantage, pour en saisir les arcanes, en définir les théorèmes et leurs corollaires. Mais, pour le moment, il se laissait dériver, porter. Le flux de la rivière sanglante qui l’entraînait était devenu moins violent, et il pouvait discerner dans les anfractuosités de la paroi mouvante des formes qui suggéraient des contours presque familiers. Se pouvait-il que des visages guettassent dans des niches et des alvéoles, étrange peuple acclimaté au monde obscur et rutilant ? Parfois il s’effrayait de ces présences, parfois il les trouvait rassurantes.
Vagues, du fond de sa mémoire, des images revinrent. Il y avait la nuit encore, mais une nuit extérieure, parsemée d’étoiles qui formaient des constellations étrangères. Et dans cette nuit, miroitait une silhouette gigantesque. Alors il pénétra dans le sein du monstre et se trouva emporté dans un néant gris.

Leurs cœurs battaient avec la régularité d’un métronome, et leurs yeux gris reflétaient le néant gris. Dans leurs amples vêtements gris, leurs mains demeuraient invisibles, recouvertes par les manches qui pendaient vides le long de leurs corps figés dans une effarante immobilité. Ils semblaient les rejetons du néant gris.

… Lui-même, au sein du néant gris, se déplaçait à une vitesse inimaginable. Sa poitrine prise dans un étau, et ses temps carillonnaient. Il crût, pendant quelques secondes que son cœur allait se briser, mais son cœur paraissait à l’épreuve de cette vitesse prodigieuse, et il se calma, laissant la fascination du néant gris s’emparer de ses facultés intellectuelles. Pénétrer son esprit telle une lame de métal glacé. Cette divagation ne dura pas. Des lumières éclairantes explosèrent alentour, et il tomba, comme une pierre, dans les ténèbres rutilantes. Maintenant la rivière rouge et noire coulait entre de hautes falaises obscures, gemmées, à intervalles irréguliers, de flammèches de cristal. Des chuchotements indéfinissables semblaient sourdre de roches dont la consistance devait être celle de la pierre ponce, et, venue de la bouche même de l’inconnue, une haleine puissante faisait se dresser sa chevelure. Il respira profondément, mais le souffle qui reposait sur lui était inodore comme le vent. Le vent du Néant gris.
D’autres images étaient là, qui s’interposaient entre les falaises de pierre ponce étoilées de cristaux et le mouvement rougeâtre de la rivière : la salle nue, les rideaux lie-de-vin, la table dressée, la grande coupe avec son contenu révoltant… la main crispée sur la manche du poignard. Il ferma les yeux, pour mieux voir. Tel un aigle géant, il fondait à travers le nuage gris.       Il avalait la distance avec une force majestueuse, incroyable, infinie.
« Où donc vais-je m’arrêter, si je m’arrête un jour ? »
Or, à cet instant même, sa course fut ralentie par des courants contraires, ses ailes battirent inutilement dans le vent de l’espace, et il demeura bientôt immobile, retenu captif à la croisée des tempêtes millénaires.
Il sentit son épiderme se granuler : le souffle de l’ouragan était froid comme la nuit du dehors. Le givre ankylosait les puissantes rémiges de ses bras. Il tourna son regard vers le bas et découvrit, avec horreur, un gouffre sans étoiles. Le vertige qui l’assaillit acheva de le paralyser.
Rien ne semblait plus devoir le retenir dans sa chute.

… enfin les rejetons du néant gris sortirent de leur immobilité. Un souffle de vent s’engouffra dans le rideau lie-de-vin, révélant la présence d’une main livide tenant serré entre ses doigts pâles le manche d’un poignard.
Les hommes et les femmes vêtus de gris s’approchèrent de la lourde porte si bien cadenassée qu’elle avait l’air de leur jeter un défi.

Il n’essaya pas de lutter contre les forces qui l’entraînaient vers le bas. D’ailleurs quelle poigne invisible aurait été en mesure de le retenir dans sa chute ?
Et il tomba presque avec volupté. Bientôt, il n’y eut plus la moindre trace d’étoile : les constellations s’étaient diluées dans la nuit. Elles avaient cédé la place à un vaste conglomérat nuageux qui s’alanguissait au vent du néant gris. Mon Dieu, se dit-il, cela ne se terminera-t-il jamais ; jamais ? Cependant, alors qu’il flottait sur le dos, battant mollement des pieds dans d’immenses flaques de mercure ondoyant, le souffle revint, lui polissant la face : l’haleine ineffaçable de la nuit des temps. Il esquissa des bras un geste d’envol, mais rien n’y fit : son corps était comme moulé dans un sarcophage de vif argent. Et il commença à prendre goût à cette dérive chaotique entre les mille avatars des ténèbres.
L’haleine qui fuyait sur son visage engendra des averses de couleurs et des images brutales. Des images qu’il connaissait bien, mais qui acquéraient à présent une dureté, un réalisme insoutenables. Une main détachée de son corps rampait de sous un rideau lie-de-vin, les doigts refermés sur le manche d’un poignard redoutable, s’avançait par bonds jusqu’au centre d’une vaste salle carrelée. La lumière blanchâtre révélait soudain un groupe d’hommes et de femmes semblablement vêtus de gris. Ces hommes et ces femmes se tenaient devant une haute porte bardée de métal et formidablement cadenassée. Sans la moindre transition, il découvrait ensuite une nouvelle salle où l’on avait dressé une grande table, au centre de laquelle trônait un saladier de cristal. Le miroitement du cristal, exacerbé par une luminosité secrète, cacha un instant de contenu obscène du saladier. Pourtant, il essaya de chasser l’image qui allait, fatalement, l’assaillir et s’attaquer à sa raison. Ce fut peine perdue – bien sûr – et quand il céda aux brutales épingles de lumière, il découvrit l’affreux rictus des lèvres mortes et la verdâtre grisaille des yeux dénués de vie.

La porte leur avait jeté un défi qu’il leur fallait relever sans perdre davantage de temps. Ils s’approchèrent de l’épais battant de métal surchargé de métal. D’acier bardé d’acier. Silhouettes grises, hommes et femmes, confondues dans un anonymat rigoureux. Leurs yeux lancèrent de brefs éclairs gris, et leurs mains surgirent des longues manchettes blettes. Se levèrent, afin de maudire ce symbole d’enfermement. Enfin, les bouches qui ressemblaient à des encoches blêmes s’ouvrirent pour vociférer. Conspuant l’ignoble vantail d’acier bardé d’acier.

La verdâtre grisaille des yeux dénués de vie parut s’animer d’un regain de colère. Les lèvres qui semblaient mortes proféraient à présent des paroles venimeuses, qui tombaient frelons d’acide dans l’haleine forte du vent gris.
Il savait depuis peu qu’il ne se trouvait plus bien loin du but de cette inextricable errance.
Et la lourde haleine qui tuméfiait son visage possédait tout à coup quelques relents familiers. Il essaya d’apprivoiser ce souffle, d’en comprendre les trop discrètes implications. Mais il comprit très vite que c’était se contraindre à une gymnastique inutile. Le mirage effroyable s’était estompé : l’ignoble visage livide aux yeux de verdâtre grisaille, aux lèvres exsangues, mais profératrices de verbe acide et ulcérant, avait disparu dans le décor toujours aussi fluide, aussi évanescent.
Toutes les sensations qui s’étaient tenues cachées dans les ténèbres, comme émoussées par l’incoercible impression d’apesanteur, revenaient. Refluaient, portés par les courants de pourpre et d’ombre. Véloces, les images se jetaient sur lui, dégorgées par les entrailles de l’obscurité. Elles n’étaient en rien reliées entre elles, et pourtant, il se doutait que, fatalement et dans peu de temps, elles revêtiraient un sens et que…
Il rêvait qu’il flottait dans l’écrin silencieux de l’espace. Les étoiles étaient de retour : elles scintillaient et formaient des alignements singuliers. On aurait pu imaginer qu’une divinité monstrueuse se complaisait à inscrire sur l’ardoise du firmament des messages codés. Tandis qu’il naviguait entre les astres, il s’efforçait d’interpréter l’écriture stellaire, mais le temps, il le savait, lui était compté et il parviendrait au terme de son étrange voyage avant que le dieu sarcastique eût écrit son nom de gel et de feu sur la noirceur du cosmos.
Puis il découvrit, parmi les étoiles énigmatiques, une forme miroitante. Une lumière aux reflets bleutés qui semblait, elle aussi, jeter des brides de messages dans l’infini. Cette fois, précise et violente, sa mémoire lui transmit des images parfaitement identifiables. Ce qui miroitait entre les étoiles était un grand vaisseau interstellaire. Il demeurait suspendu dans l’espace. Au sortir du néant gris dans lequel il voguait ordinairement à une vitesse supérieure à celle de la lumière. Il savait cela. Il l’avait toujours su. Mais il n’était pas sûr que le fait d’avoir partiellement retrouvé la mémoire le sauverait de l’angoisse mortelle qui semblait attachée à toutes les fibres de son corps. Une angoisse qui l’avait accompagné tout au long de sa dérive désordonnée, parfois toute-puissante, parfois terrée au fond de son subconscient.
L’immense machine miroitante plantée dans son regard tel un scotome se rapprochait irrémédiablement, comme si elle été portée par le mouvement d’une caméra puis projetée dans la noirceur de l’espace. Il comprit alors que le vaisseau demeurait immobile et que c’était son corps qui se déplaçait à vive allure. Quand il essayait de découvrir ses bras, ses jambes, il ne distinguait que des traînées floues quasi désincarnées. Cette absence de sa chair l’effrayait au-delà de toute expression. Il n’osait tirer des conclusions de ce qu’il avait vu ou plutôt de ce qu’il n’avait pu voir. Pareil à un oiseau translucide il poursuivait sa course imprécise à travers les ténèbres étoilées.
Ses tempes battaient. Il entendait siffler sa respiration. Pourtant – se disait-il – le vide interstellaire ne porte pas les sons. Mais je perçois mon souffle et je n’étouffe pas. Logiquement, je devrais être mort. Stupide ! Les morts ne respirent pas !
Et ils ne sentent pas le sang battre dans leurs tempes, ils ne peuvent entendre la musique de leurs artères.
Il voulut fermer les yeux. Hélas, ses paupières, qui ne cillaient pas, refusèrent d’obéir. La lumière miroitante brûlait ses prunelles, maintenant bien plus proche, toujours plus impitoyable. Le vaisseau devait être de proportions inouïes. Car à présent il occupait une vaste portion du ciel étoilé. Défaisant l’alignement de plusieurs constellations.
La fixité obligée de son regard lui interdisait toute exploration logique de sa mémoire. S’il avait pu fermer les yeux, il aurait certainement été capable de fouiller méthodiquement dans le petit stock d’images qui s’étaient lentement imposées à son esprit.
Les superstructures du vaisseau spatial se précisèrent. À travers un nuage de larmes, il vit de longs bras métalliques tendus vers les ténèbres scintillantes, des arches compliquées enjambant des protubérances cristallines, des fenêtres rectangulaires derrière lesquelles s’agitaient des silhouettes encore indistinctes.
Une nouvelle fois, il tenta de fermer les yeux parce qu’ils larmoyaient douloureusement. Mais il n’existait aucune connexion entre son cerveau et ses paupières. Et il était contraint de subir le vertige écoeurant qui l’étranglait. Deux mains de glace pesaient sur les pariétaux, exerçant une pression impitoyable.
Le supplice qu’il devait subir avait été inventé par une imagination particulièrement perverse. Avec horreur il se dit qu’il ne prendrait fin qu’avec son existence. Parce qu’il était convaincu à présent qu’il n’était pas mort, et qu’il ne se trouvait pas davantage captif d’un rêve. La réalité dans laquelle il avait été enfermé et dont il n’avait jusqu’ici découvert que des bribes éparses, en apparence dénuées de lien — cette réalité qui se déformait indéfiniment de miroir truqué en miroir truqué —

Leur haine se concrétisait maintenant dans les paroles outrageuses d’un long chant rythmé. Les femmes grises et les hommes gris – les bras toujours levés, les poings serrés si fort que les jointures de leurs doigts en blêmissaient – adressaient au vantail de métal une litanie d’invectives. Chaque mot frappait la porte lourdement ferrée de boulons et de verrous tel un coup de poing. Mais la chair et l’os étaient impuissants contre le métal glacé.

avait pour centre ce vaisseau gigantesque ancré dans un repli du firmament, comme un système planétaire a pour centre un soleil. Il n’était lui-même qu’un satellite fou d’une mystérieuse étoile !
Le brouillard de larmes l’empêchait de distinguer ce qui se passait derrière les grandes vitres rectangulaires – dont la taille devait être impressionnante –, et ses yeux le brûlaient atrocement. Puis, alors qu’il se demandait si l’odieuse torture allait devenir plus insoutenable encore, ses bras et ses jambes entrèrent en contact avec une masse compacte. Il comprit qu’il venait de se heurter à une surface métallique : la coque du vaisseau spatial.
Il se dit : « C’est la fin du voyage, enfin ! »
Et s’efforça de ramper le long d’une pente de métal. Ses yeux brouillés par les larmes entrevirent, non loin de l’endroit où il se trouvait, une zone plus brillante que la coque : certainement une des grandes fenêtres qu’il avait aperçues tout à l’heure. C’est vers cette source lumineuse qu’il essaya de se diriger.
À nouveau, il entendit son propre souffle, nettement plus bruyant que lorsqu’il était entraîné à travers le vide interstellaire.
Soudain ses yeux s’obscurcirent et il comprit qu’il pouvait maintenant baisser ou lever les paupières à sa convenance. La douleur s’estompa. Il en ressentit un vif soulagement et tenta de gagner du terrain, car la grande baie lumineuse devait être toute proche à présent.
Et les images resurgirent : le rideau lie-de-vin, la salle déserte, la main armée du poignard, la table avec le saladier, la tête grimaçante, détachée de son corps, méconnaissable.
Il ouvrit les yeux : le vaisseau avait disparu. Il était de retour dans le labyrinthe. Il essaya de hurler, mais les ténèbres rutilantes étouffèrent le son de sa voix.

(Le vaisseau ressemblait parfois à un organisme vivant — un grand corps aux complications raffinées, dont le cerveau fonctionnait avec une efficacité redoutable. Ceux qui avaient construit le vaisseau n’avait pas voulu qu’il demeure une immense masse inerte, seulement animée par ses moteurs surpuissants. Ils avaient puisé dans les arcanes de leur science des secrets qu’eux seuls avaient le droit de connaître. Ils avaient fait du vaisseau une étrange entité, capable de réfléchir et de combiner. En cas de malheur (mutinerie, maladie, disparition de l’équipage…), l’intelligence du vaisseau devait pallier immédiatement la déficience humaine. En effet, il était impensable que l’œuvre la plus achevée du génie terrien allât se perdre dans la galaxie, sous prétexte que quelques hommes et quelques femmes avaient cédé à la colère, à la panique ou au désespoir engendré par une trop longue solitude. Le vaisseau sans équipage aurait été parfaitement en mesure de retrouver le chemin de la Terre.
Cependant, tandis que les mois passaient, puis les années, le vaisseau découvrait la maladie des dieux : l’ennui. Tout ce qu’il avait à faire était de chercher son chemin dans le Néant gris de l’hyperespace. Cette tâche était partiellement relayée par l’équipage. Les hommes et les femmes qui habitaient dans le labyrinthe du vaisseau avaient pourtant pris l’habitude de confier leur sort à ce qu’ils croyaient être un simple réseau d’ordinateurs. Au fur et à mesure que les humains s’abandonnaient entre les « mains de la machine », celle-ci apprenait à les mépriser. Entre l’ennui et le mépris, il n’y a qu’un pas ; entre le mépris et la volonté de nuire, la distance est plus dérisoire encore. Le vaisseau, alors que le voyage en était à son deuxième tiers, commença de préparer son plan de bataille. En réalité, il ne s’agissait que d’un jeu… pour tromper l’ennui d’une trop longue route.)

Les ténèbres rougeoyantes qui l’empêchaient d’entendre le son de sa propre voix le guidèrent à nouveau dans des corridors interminables. Mais le décor lui semblait moins étranger à présent. Il savait qu’il faisait partie du mystérieux vaisseau contre lequel il était venu s’échouer.
S’il parvenait à relier les images fugitives entre elles, il réussirait certainement à pénétrer le secret du vaisseau. À déchirer le voile ! À s’évader enfin de ce cauchemar à trois dimensions…

(Le vaisseau, pendant qu’il traçait sa route monotone dans le couloir gris de l’hyperespace, apprit qu’entre la volonté de nuire et la haine, il y avait le Commandant. En fait, le Commandant était le maître du vaisseau, le vaisseau, maintenant qu’il était rongé par la maladie des dieux, ne pouvait admettre qu’un humain lui fît, en quelque sorte, concurrence. Comme tous les dieux, le vaisseau était un dieu jaloux.
Il se mit donc à observer le Commandant. Ses autres passagers lui étaient indifférents. Ils n’exerçaient aucune autorité. Ils étaient des pions que l’on pouvait déplacer à sa guise, au gré d’une fantaisie plus ou moins cruelle. Mais le Commandant, lui, pouvait passer pour un adversaire digne de ce nom.
Le vaisseau, patiemment, se transforma en une gigantesque toile d’araignée, afin de capturer le Commandant. Celui-ci ne soupçonnait pas l’intérêt qu’il suscitait. Bien qu’il remarquât à plusieurs reprises le « comportement » bizarre de certains ordinateurs. Mais il ne pouvait concevoir l’idée que le vaisseau tout entier conspirait contre lui. Que le piège était déjà en train de se refermer. Il vaquait à ses tâches banales… et quand il interrogeait la machine, il n’en attendait aucune duplicité.)

Les images se précipitaient sur lui : jamais elles n’avaient été aussi nettes ni aussi violentes. La salle, le rideau lit-de-vin, la main rampante, le poignard, la table, le saladier, la tête tranchée, les yeux morts, les lèvres figées dans ce rictus blême… puis, suspendu entre les étoiles, la masse gigantesque du vaisseau.
Et tandis que pleuvait sur lui cette averse d’images, il retomba sur ses pieds. Les ténèbres piquées de reflets rouges se dissipaient lentement. Il pouvait sentir sous ses pieds nus le contact glacé du métal. Le contact glacé du métal ? Des lumières se mirent à briller. Les trépidations du sol, les frémissements de l’atmosphère lui donnaient l’impression d’être parfaitement réveillé.
Son environnement avait entièrement changé : disparus les rougeoiements des ténèbres, oubliés les visages guettant dans les alvéoles, tari le fleuve qui l’emportait vers sa destination. Il pouvait voir, dans la pénombre, le terne éclat du métal. Il était entouré de métal, perdu dans les entrailles d’un serpent d’acier. Et sous ses pieds, il y avait, le froid de l’acier. Il regretta presque les tièdes pulsations des ténèbres rutilantes. Il avait fini par s’y habituer, peut-être parce qu’elles symbolisaient, vaguement, la chaleur du ventre maternel.
Il jeta un regard par-dessus son épaule, encore craintif : le boyau de métal se perdait dans la noirceur. Mais il n’était pas question, bien sûr, de retourner sur ses pas.
Il constata, pour la première fois, qu’il était entièrement nu. (Mais alors comment avait-il pu survivre quand il flottait/planait/volait dans/à travers l’espace cosmique ? Ses pieds, de plus en plus glacés, frappaient lourdement le sol métallique.
« Comment ai-je fait pour pénétrer dans le vaisseau interstellaire ? »
Ses bras pendaient le long de ses hanches, et ses mains frémissaient. C’était à la fois réconfortant et terrible de reprendre conscience de son corps. Pourtant sa nudité, dans ce couloir d’acier (à supposer que ce métal qui luisait doucement dans la pénombre fût bien de l’acier !) avait quelque chose de révoltant, et il se sentait humilié, vulnérable, tel un tout jeune enfant égaré dans le monde insoutenable des adultes.
Les parois luminescentes perdaient peu à peu de leur mystère. Et tandis qu’il avançait dans les longs corridors de métal, il sentait le froid s’installer dans toutes les parties de son corps. À croire que le gel de la nuit extérieure avait franchi les barrières de la technologie et qu’il rampait comme un animal sauvage dans les couloirs de l’astronef géant.
Il était partagé entre l’impatience et la crainte. L’impatience de parvenir enfin au bout de cette route erratique, la crainte de découvrir au bout du chemin une réalité plus effrayante que ses cauchemars.

Il rampait dans une vaste salle dallée. Il voyait ses bras qui le traînaient à travers une pénombre angoissante. Et l’un de ses bras se terminait par une main extrêmement pâle, dont les doigts livides enserraient presque convulsivement le manche d’un poignard étincelant. Tout cela ne donnait aucun sens, pas davantage que la table dressée dans une autre salle déserte, avec en son milieu cette incongruité macabre.
Il rampait avec difficulté dans cette salle dallée, où, seule tache de couleur, s’agitait le rideau lie-de-vin masquant à demi un mur absurdement nu. À grand-peine, il se traînait vers un autre mur nu.
Maintenant, de plus en plus proches, il percevait les grommellements haineux de ce qui lui semble être toute une foule. Une foule l’attendait au-delà du mur vers lequel, de plus en plus épuisé, il s’acharnait à ramper. Sa main droite enserrant toujours le manche de poignard…

Le Vaisseau enferma le Commandant. Ou plutôt — Il l’enserra dans un réseau complexe de rêves et de cauchemars. Lentement, avec une sorte de componction, il créa tout un univers onirique dans lequel, immanquablement, le Commandant s’englua. L’intelligence impitoyable qui avait été enclose au cœur du Vaisseau injecta dans l’esprit du Commandant des images indélébiles, féroces.
Les hommes et les femmes qui composaient l’équipage du Vaisseau ne tardèrent pas à constater que le comportement du Commandant devenait de plus en plus illogique. Bientôt ils comprirent que celui qui avait été choisi pour veiller à leur sauvegarde n’était plus en possession de ses moyens. Mais ils hésitaient à prendre une décision. Le relever de son commandement leur semblait presque blasphématoire. Il leur en coûtait de désavouer celui qui les avait « guidés » pendant des mois puis des années à travers l’épuisant désert gris.
Ce fut seulement lorsque le Commandant commit un crime qu’ils se dirent que leurs atermoiements devaient prendre fin.
La brutalité avec laquelle le meurtre fut perpétré les laissa pantois. Le Commandant s’était acharné sur sa victime à coups de couteau. Et pour finir, il lui avait tranché la tête. Lorsqu’ils avaient retrouvé le corps mutilé, celle-ci manquait.
Le Commandant devait l’avoir emportée, tel un trophée macabre. Convaincus à présent que le meurtrier n’en resterait pas là, ils se mirent en devoir de lui donner la chasse. Mais le Vaisseau était immense, et ils étaient loin d’en connaître tous les coins et recoins ; seul le fugitif (qui risquait très rapidement de redevenir le chasseur) avait connaissance des secrets du labyrinthe. Ils abandonnèrent la chasse et se regroupèrent dans le secteur qui leur avait toujours servi de logement. Mais la terreur les habitait. Ils ne dormaient plus guère. Ou, quand ils sommeillaient, étaient hantés par d’effroyables cauchemars.
Ils se doutaient bien que le Commandant les guettait et que, connaissant les autres comme il les connaissait, il pouvait aller et venir parmi eux, tel un spectre malveillant. Leurs craintes se muèrent en certitude lorsqu’un matin, ils découvrirent la tête de leur compagnon posée dans un saladier de cristal. La mort et la décomposition avaient déjà commencé de faire leur œuvre : l’odieux rictus qui écartait les lèvres exsangues soufflait une haleine écoeurante.
Le Vaisseau qui enregistrait toutes ces péripéties se réjouit de la confusion qui régnait maintenant parmi les hommes et les femmes de l’équipage et il multiplia les épisodes terrifiants. Le Commandant jouait son rôle à merveille, et les victimes de ses farces macabres devenaient de plus en plus nerveuses et irritables. Bientôt elles tombèrent dans une sorte de délire religieux et se vêtirent de gris, comme pour affirmer leur humilité face aux divinités cruelles qui les égaraient dans les dédales de la folie.
Le Vaisseau comprit qu’il était allé trop loin. S’il laissait le Commandant agir comme à sa guise, les hommes et les femmes de l’équipage finiraient par perdre la raison. Or nul dieu ne peut se contenter de la dévotion d’une poignée de déments.
Le Vaisseau chassa le Commandant dans les profondeurs de ses entrailles et peupla son errance d’images lancinantes.

Mais le Commandant avait pris goût à son rôle et opposa une vive résistance. Au lieu de céder complètement au désespoir, il lutta contre l’intelligence du Vaisseau. Sa mémoire était brûlée, déchiquetée, mais il s’accrocha de toutes ses forces à quelques images violentes prises dans la nasse de ses souvenirs.
Alors le Vaisseau décida de le livrer à ses frères et sœurs !

Il sentit sur lui, tiède et un peu rêche, l’haleine du Vaisseau. Il avait conscience d’être nu, affamé et assoiffé. La fatigue plombait ses jambes, alourdissait son moindre geste. Tout à l’heure encore, il suffisait de se laisser porter, dérivant dans une lave qui ne brûlait point, mais épousait au contraire, avec une sorte de douceur lointaine, chacun de ses mouvements.
À présent il entendait, de plus en plus proches, les voix imprécatoires, et il lui semblait impératif de ne plus faire un pas. Retourne d’où tu viens ! disait une présence minuscule, tapie dans sa poitrine. Mais en se retournant, il vit à nouveau les ténèbres qui noyaient le corridor d’acier. Il était impossible, inimaginable de se replonger dans cette nuit effrayante. Un souffle de vent le fit tressaillir de froid : l’haleine du Vaisseau lui semblait à présent glaciale : elle transformait en cristaux de gel la sueur qui coulait de tous ses pores. Il était encangué dans la respiration polaire du Vaisseau.
Il savait que les voix chargées de haine s’adressaient à lui.
Que des poings levés l’attendaient au bout de la route. Et pourtant, l’idée de retourner sur ses pas lui devenait intolérable.
Il se hâta.
Passé un dernier coude, il découvrit la porte de métal.
Il se mit à courir, ses pieds nus frappant le sol d’acier, presque douloureusement.
Et il s’écroula de tout son poids contre le vantail luisant.
Les voix haineuses se turent.
Il tomba à genoux sur le sol d’acier. Son cœur battait à l’unisson de ses tempes. Il demeura ainsi, un très long moment, adressant des prières et des supplications à l’Intelligence qui habitait le Vaisseau, mais celle-ci resta inflexible. Sa décision était prise. Elle serait sans appel.
Il perçut près de son oreille comme un froissement : peut-être était-ce le rideau lie-de-vin qui s’agitait dans sa mémoire, lentement remué par le vent du néant gris.
Alors il releva la tête et vit que c’était la porte d’acier qui s’ouvrait. Les cris de haine le submergèrent. Il se demanda, ses dents s’entrechoquant avec violence, où et à quel moment il avait pu égarer son poignard.

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Frank Brénugat
Diplômé d’un Master en philosophie, Frank Brénugat a été enseignant en Formation Humaine et Sociale dans les écoles ENSETA Bretagne (École Nationale Supérieure de Techniques Avancées) et ISEN Brest (Institut Supérieur de l’Électronique et du Numérique). Il enseigne actuellement la philosophie dans l’établissement brestois du groupe scolaire Javouhey. Ancien Directeur de la rédaction du magazineParallèles, il se passionne pour les contrées associées aux domaines de l’imaginaire et voue un amour sans bornes à l’égard des voyages.
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